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M A G A Z I N E |
1er. janvier 2000
Quelle place pour le sport?
Fernando Arrabal
L'Equipe.- Quelle place pour le sport?
F.Arrabal.- Demandez plutôt, si vous voulez être raisonnable, quelle est sa place à Las Vegas? Les derniers grands championnats du monde de boxe et du jeu d'échecs se sont déroulés au même endroit :à l'hôtel-casino de César. Là où l'imperator romain statufié accueille, à cheval ou à pied, le spectateur ou le champion, dès les diverses entrées. Des vomitoriums! Pour Jules César la Fortune était son avocate , sa patronne et ... "quae plurimum potest" (pour nous faire bien comprendre des amateurs!)
L'Equipe.- Quel rapport avec le sport?
F.Arrabal.- Laissez parler la minorité silencieuse! Dans un ball-room de l'hôtel-casino (sur le plafond du ring -sic- des grands combats) s'est déroulé le championnat du monde des échecs. Pour trois millions de dollars et une poignée de spectateurs. Quatre siècles après que Lope de Vega a écrit La fortune méritée , une comédie!
L'Equipe.- Vous croyez que le jeu d'échecs...?
F.Arrabal.- Si vous m'interrompez comme ça je serai obligé de vous traiter d'énergumène . Dans le sport comme au jeu d'échecs fortune et concentration se mêlent. C'est à-dire le hasard et la mémoire. Pour les joueurs et les amateurs, le temps est une dimension si indéfinissable qu'il surgissait (auparavant) de la pendule d'échecs comme une guillotine, ou du vieux chrono de l'arbitre comme un oracle. La nouvelle horloge digitale et géante, du baskett au foot-ball américain a dynamité la hiérarchie du temps . Son nouveau comput est la porte même de sa négation: quantique, cosmique et comique.
L'Equipe.- On ne peut pas nier que le calcul du temps à évolué mais je ne vois pas...
F.Arrabal.- Un moment, soyez patient pour une fois. Je vous parle d'organisation, c'est-à -dire de l'illusion temporelle de toute planification sportive. A Las Vegas on vit à l'époque des mathématiques fractales. Rien n'est aussi fractionné et divisé que les fédérations les plus importantes d'aujourd'hui: depuis la boxe jusqu'au jeu d'échecs. Quelle excellente nouvelle!
Imaginons une ville avec cinq maires, une missmignonne à cinq nez ou un apollon à cinq derrières! C'est aussi rassurant que la cohabitation des cinq champions du monde d'échecs d'aujourd'hui (ou des nombreux boxeurs couronnés) . Et, surtout , sans en venir aux mains et moins encore à l'échiquier ou au ring! Chaque lauréat a remporté le championnat et personne ne l'a battu, une fois qu'il a obtenu la victoire-panacée. "I'm the best! Viva yo!": Karpov a gagné à Lausanne, Kasparov à New York , sans oublier le champion de Las Vegas , ni Fischer , ni l'Espagnol Alexei Shirov, champion du monde pour cause de dérobade de son adversaire. Et en ce qui concerne la boxe...
L'Equipe.- Ce sont des exceptions.
F.Arrabal.- Qui confirment la règle comme le triste tigre blanc de l'hôtel Mirage de Las Vegas. Lui non plus n'a aucun besoin d'affirmer sa puissance. Se croit-il le plus féroce dans son cachot de verre et de luxe? Et sans tenter sa chance ni chercher fortune !
L'Equipe.- Vous croyez que nos lecteurs peuvent s'intéresser à ces histoires pour touristes....
F.Arrabal.- Ils peuvent et ils doivent! : Deux joueurs d'échecs parmi les quatre finalistes du championnat du monde de Las Vegas (le Roumain Liviu-Dieter Nisipeanu et l' Arménien Vladimir Akopian) ont été traités de "touristes", par l'un des cinq champions (Kasparov) . Pour lui il ne s'agissait pas d'un championnat du monde digne de son titre. Et certains se sont fâchés. Touriste évoque pour eux la "classe touriste", la classe "économique". Dans tous les sports on trouve les mêmes problèmes. Croyez-vous que Ronaldo voudrait être comparé au buteur de l'équipe de Nogent-le-Rotrou, ou Scotte Pippen se mesurer aux champions de Melilla?.
L'Equipe.- Cela semble évident.
F.Arrabal.- Pas tant que ça. A Roland Garros le 300e joueur mondial peut arriver en finale. Parmi les concurrents du championnat du monde des échecs de cet été, à La Vegas, ni le premier (Vladimir Kramnik), ni le deuxième (Chirov), ni le troisième (Boris Gelfand) , ni le quatrième (Michael Adams) ne sont parvenus jusqu'à la finale. Seuls le 36e (Akopian) et le 44e (le Russe de 33ans et futur champion Alexander Khalifman) y ont participé. C'est pourquoi, depuis Hésiode, on représente la Fortune aveugle comme le destin. Homère, plus que jamais non-voyant, n'a même pas soupçonné son existence .
L'Equipe.- Mais dans le sport les meilleurs gagnent!
F.Arrabal.- Non... mais les plus fortunés! C'est-à-dire les plus chanceux. Pour les Romains, Miss Fortune tenait à la main la corne d'abondance, un pied posé sur une roue et l'autre en l'air pour figurer , non pas un équilibriste , mais l'instabilité. Et l'étranger "touriste" de Platon, en visitant Athènes, déclara : "presque toutes les choses humaines sont filles du hasard (de la fortune)" ... Et pourquoi pas le sport , la science ou le savoir?
L'Equipe.- Vous parlez de la glorieuse incertitude du sport?
F.Arrabal.- Dans le sport le réel est en train d'être remplacé par le virtuel.
L'Equipe.- Où avez-vous vu cela?
F.Arrabal.- Sportland devient un gigantesque Disneyland. La culture de musée s'impose. On archive le passé et au besoin on le recrée. A Las Vegas l'hôtel "Paris", à l'extérieur, est un Paris de gratte-ciel!, à l'intérieur, une grotte cybérnétique. A l'hôtel "Venetian", sous un ciel en trompe-l'oeil ( afin que la Fortune n'assombrisse aucun jour), un gondolier mène les touristes jusqu'à la place San Marcos en passant sous des ponts. En faisant des tours sur un vrai faux canal. Et comme le tigre blanc le gondolier, presque comme un autiste, tourne et retourne vers les touristes piétons. Comme celui qui revoit cent fois les meilleurs buts de la semaine, le meilleurs KO du mois, le meilleures combinaisons d'échecs... et en boucle!
L'Equipe.- Quel avenir voyez-vous pour le sport?:
F.Arrabal.- Le tourisme sportif obligatoire . Et "correct"! Mais n'oublions pas que la "turista", c'est aussi la diarrhée du globe-trotter.
L'Equipe.- Et qui seront les vainqueurs?
F.Arrabal.- La Fortune répartira à l'aveuglette et par ordinateur biens et maux , jackpots et ruines , victoires et défaites. Face à un tel ouragan la volonté est une cause nécessaire et non pas une cause libre. Mais à Las Vegas (Disneyland futur et universel) la plupart des sportifs ou des amateurs désireront (nous désirerons) devenir le jouet de la fortune!