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Le cimetière des voitures

Mieux que Fellini, Bergman et Buñuel

PAR P.BRUCKBERGER

Quel choc !... On m'avait dit " inhabituel ", " désarçonnant ", " heurtant ", " provocant ", " chocant ", et même " sacrilège ". J'étais donc prévenu et même ligoté, ainsi qu'il arrive en justice, où l'on amène le prévenu chez le juge, menottes aux poings. Précautions inutiles. J'étais tombé dans le guetapens. De la première à la dernière image, de la première à la dernière parole, du premier son au dernier accord musical ; ou plutôt de la première à la dernière discordance, j'étais emporté par le torrent poétique. Chaque parcelle de berge où j'essayais de m'agripper se détachait de la terre ferme et devenait île flottante. Enfoncé, Fellini ! Enfoncé, Ingmar Bergman ! Enfoncé même, le plus grand Bunuel ! Submergés, noyés, perdus corps et biens. Avec ce film, Arrabal est au cinéma ce que Rimbaud lut à la poésie. Ça, je l'ai reçu comme un coup de couteau entre les omoplates comment pouvaisje m'y attendre ? Comment pourraisje ne pas en rester terrassé ?
Cela se passe après le cataclysme planétaire. De notre civilisation matérielle et matérialiste dont nous sommes si fiers, il ne reste que les déchets qui ne fonctionnent plus que par hasard : une mégapole ravagée, un cimetière de bagnoles ; des mécaniques détraquées : la seule chose qui fonctionne encore, c'est la police, tout occupée à traquer le miracle et la marginalité. C'est dans cette marginalité que se réfugie ce qui peut demeurer encore d'amour, de beauté, de musique, de soif de communion. Alors, l'histoire de Jésus recommence, comme elle peut, entre le ciel et l'enfer, entre l'amour et la trahison, avec ses miracles, sa passion et sa transfiguration.
Quel estil, cet Emanou, le héros du film, dont l'aventure est annoncée par un ange aux ailes artificielles, curieusement enfermé dans un bocal, et interprété par Arrabal lui-même ? Emanou estil le Christ qui recommence, dans l'effondrement de l'univers, sa propre aventure ? Estil un Antéchrist ? Estil un Christ manqué, comme nous le sommes tous plus ou moins ? Après tout, le diable n'estil pas le singe de Dieu et ne descendonsnous pas tous du singe ? Notre destin n'estil pas de contrefaire ce que nous sommes incapables de créer ?
Oui, quel est cet étrange héros, qui récapitule l'histoire sainte, de la Genèse à l'Apocalypse, en passant par le Cantique des cantiques et les Evangiles ? Et quel est le sens de ce film, fiction ou prophétie, psychodrame ou mimodrame ? Où en sommes-nous nousmêmes par rapport au vrai Christ de l'histoire ? Toutes ces questions restent en suspens, mais n'estce pas le rôle du poète de nous arracher aux conformismes et aux déterminismes, et de nous écarteler sur la croix de l'interrogation ? Le poète a pour fonction de me ficeler au poteau, de m'y percer de flèches comme un saint Sébastien, et de m'abandonner pantelant.
Excellences, seigneurs évêques de l'Eglise de France, je vous conseille fortement de regarder ce film. Regardezle bien, et, pour une fois, tâchez de vous hausser à la hauteur de la prophétie. L'Humanité que vous y verrez est une humanité de survivants, " un petit reste ", après la grande catastrophe que nous sentons tous venir. Or vous n'êtes pas dans ce mondelà. Dans ce monde apocalyptique, il n'y a plus d'évêques, il n'y a plus d'Eglise. Il y a pourtant quelque chose qui persiste, aussi profondément que l'instinct sexuel sans lequel il n'y aurait même pas de survivants, c'est la nostalgie de la Genèse, de l'Evangile et de l'Apocalypse.
Même si cette histoire est déformée, apprenez que, jusqu'à son dernier souffle, l'humanité gardera la fascination de cette histoire et de son renouvellement. Cette nostalgie persistera dans le dernier des hommes, elle agira en lui comme un instinct de vie, elle occasionnera tous les délires et resurgira comme une hallucination de sources et d'oasis à celui qui crève de soif dans le désert. J'ai enfin compris que le film d'Arrabal, c'est le délire de la soif, de cette soif.
Mais j'y pense, messeigneurs, n'étiez-vous pas chargés d'étancher cette soif jusqu'à la fin du monde ? A qui donc le message atil été remis pour que vous le transmettiez dans sa vérité désaltérante et dans son intégrité nourricière, sinon à vous, qui en êtes les témoins consacrés ? Et ce, message, qu'en avezvous fait ? Ne craignezvous pas _que de la bouche d'un plus haut seigneur que vousmêmes ne tombe un jour sur vous la sentence irréfutable : " J'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire " ?
Regardez donc le film d'Arrabal, et posezvous les vraies questions, celles de votre vocation.
Alors, fichez la paix à Jacques Martin et à Stéphane Collaro. Ditesvous bien que, si vous ne respectez pas vousmêmes le message fondamental dont vous avez charge, dont il vous sera demandé raison, si vous le videz de sa substance, c'estàdire de son mystère, pourquoi voulezvous que .d'autres le respectent davantage ? La dérision ellemême a des limites. Le plus féroce des chansonniers n'osera jamais se moquer des " boatpeople sur la mer de Chine ; il n'osera pas davantage se moquer des assoiffés du Sahel. Reconnaissez d'abord que la soif du message judéochrétien peut exaspérer l'humanité jusqu'au délire. C'est à vous d'abord d'étancher cette soif. Si vous le faites, tout le reste, je veux dire d'abord le respect, vous sera donné par surcroît.

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