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1972
Lointain bûcheron de la métamorphose,
Attention les Canadiennes s'enflamment vite, l'oreille sourde
Vastu revenir à Paris ? Pourquoi préfèrestu
commettre la folie réarrondie de rester les pieds dans
la neige et le coeur au chaud ? Ne te rends pas l'esclave du
beau sexe, tel Néron avec Sarah Bernhardt. Garde tes éjaculations
surtout les précoces pour les navires de gros tonnage.
Ne hurle plus ! Ne fracasse plus ton orgueilleuse proue en sifflant
lorsque le coq crachera trois fois.
La nuit est devenue grenouille à domicile... et toi au
Canada
Je te vois " mamellant " la Police Montée...
Ces géants aux casaques rouges qui donnent des obus aux
enfants.
Honte et malédiction depuis les colonnes Morris de la
Muraille de Chine.
F. Arrabal
1972
Cher Baltazar pour la postérité,
Trouve cijoint l'exercice que tu m'as demandé. J'espère
qu'il a un parfum new yorkais et la bouche vorace. J'habite au
Chelsea Hotel (1) depuis trois semaines : ta lettre m'est arrivée
par hasard, allaitant ses petits. Je l'ai relue mezzo voce :
tu es trop obscène. Mes voisins et voisines lorsqu'ils
ne se promènent pas toutes nues (nus) dans les couloirs
s'habillent de caresses débordantes sous des feuillages
et des pétunias. Ce sont des " artistes " (lis
Platon et Aristote, please !). Montherlant (2) vient de mourir
en demandant leur excommunication. The N.Y. Times a donné
la nouvelle... de sa mort... aux rayons sans couleurs.
Ma pièce est devenue " Handcuffs " (3) sans
fleurs cette fois-ci. Le théâtre est transformé
en salon. Les " intellectuels " viennent en service
commandé. Martine Barrat (4) dimanche m'a demandé
46 places (exo !!!) pour ses amis boxeurs de Harlem.
Truman Capote (5) a écouté la pièce comme
un flamant rose... et nain. Il est beau, né au moyen âge
et luxueux comme un fauve. Ten. Williams (6) est venu avec une
bouteille. Il s'est saoulé, faisait des commentaires à
haute voix, très drôles. Les gens étaient
furieux. Du coup Gore Vidal (7) m'a invité à Sardi's
(8). Pour faire bonne figure j'ai demandé les quatre plats
les plus chers. Comme je ne pouvais plus les finir j'ai demandé
qu'on me garde les restes. Ils sont frustes : ils ont tout mis
dans une boîte en carton : " Revuelto. "
Je t'envoie un long baiser comme un sirloin steak.
F. Arrabal
(1) Chelsea Hotal : hôtel de New York
fréquenté par " l'avantgarde ". (2) Henri
de Montherlant: écrivain français, né en
1895. (3) " Handcuffs " : pièce d'Arrabal intitulée
" ... Et ils passèrent des menottes aux fleurs ".
(4) Martine Barrat : photographe française, née
en 1929. (5) Truman Capote : romancier américain, né
en 1924. (6) Tennessee Williams : dramaturge américain,
né en 1911. (7) Gore Vidal : écrivain américain,
né en 1922. (8) Sardi's : restaurant de New York
fréquenté par les gens de théâtre.
1972
Cher Baltazar,
Bon voyage à Toronto (personne n'habite plus là).
Dis à Kasimir Glaz (1) (et ses noires charmilles) que
je le remercie aux arbres drôles d'être ton ami et
de t'accueillir. Irastu errer jusqu'au soir vers le Grand Nord...
comme Christian Dotremont ? (2) Fais de grands tracés
au long de la grève solitaire.
Avec ma frêle eau d'or.
Besos.
F. Arrabal
(1) Kasimir Glaz : peintre polonais, né
en 1931. (2) Christian Dotremont (19221979): écrivain
belge, un des fondateurs du groupe Cobra.
1973
Chère canicule aux falbalas,
Merci à Dmitrienko de t'avoir fait exposer avec lui
sans accessoires pour cotillon... et en plus rue de la Pompe
comme son nom l'indique à sa voix de fausset.
Pourquoi Galerie 55 au centime près ? Quelle chiffe molle !
Les calendriers l'évitent (sauf en 1955). Fin so happy
: grâce à lui tu as fait le contrat avec Wisat sans
besoin d'avocat ni de tramways alcalins. ... et ce voyage à
Toronto by night aux antipodes.
Comment " ça " s'est passé avec Chagall
? T'atil signé les affiches ? Compte sur moi au cas où...
je le ravitaille en haridelles et monogrammes.
Je t'embrasse, seul, au dépôt.
F. Arrabal
15 mars 1975
Cher Baltazar,
L'Angleterre compte que chacun fera son devoir. Citoyen du
monde comme j'ai la prétention de l'être, les rires
et les pleurs n'occultent pas mon chemin à travers les
coqs.
Les pinces de ton esprit cherchent à comprendre les problèmes
de la communauté.
La parole t'a été donnée pour déguiser
ta pensée.
Ta liberté et ton génie consistent à découvrir
la réalité spirituelle de ta souffrance.
Besos para todos.
F. Arrabal
1976
Querido Baltazar à l'oreille incarnadine,
Bon voyage au premier rideau ! Je vois que ça galope
à tuetête (pour toi). Vers le nirvâna... parmi
les chats. Attention aux croche-pieds d'hommes de paille sans
plume. Tienstoi toujours à la lueur des riches dames au
double coup solennel.
Cours faire tes valises... mais cette foisci, sans l'aide de
J.L. Borges et de sa mère. Enroule tes raquettes autour
de ton cou. J'emmitoufle... et saupoudre de charbon Jean Genet.
Pourquoi veutil me câliner
Je te salue, le mât dévêtu.
F. Arrabal
Août 1977
Cher Baltazar,
N'oublie pas : tu jouiras d'une bellemère corse qui
aura toujours, quelle que soit l'année, un quart de siècle
de plus que toi. Tu es prévenu !
Zoë (1) a tout le feu du monde mais elle frissonne comme
un château de joie. Sois digne d'elle. Elle sera tes mains,
ta tête, tu lui devras tout (et à moi aussi, je
suis un vrai pélican pour toi, monstre !). Quels génies
enfanterezvous sans ma collaboration ?
Vos fenêtres devront être closes de rideaux d'ombre
comme l'amour.
Je chante des arias nues de plaisir.
F. Arrabal
(1) Zoë : épouse de Baltazar.
Juillet 1978
Cher Baltazar des tisons,
Quelle horreur ! en recevant ton catalogue comme un cimeterre
dans sa gaine, j'ai voulu savoir tout de suite avec qui tu me
trahissais : en grapillant les raisins fauves de ton infidélité
: j'ai vu une préface signée, aux aromates pilés,
du nom si peu arrabalien de Guy Marester (1). J'ai été
pris de convulsions crépusculaires. Il écrit comme
je pourrais le faire. Plagietil mes rêves ? Vampirisetil
mes idées et ma vie... sans me connaître ? Pis encore...
existéje ? Je suis pris de doutes : suisje le rêve
éveillé d'un rêveur endormi sur la dune nostalgique
? Je veux vivre.
De vagues encensoirs hument mon agonie. Fatalement tien.
F. Arrabal
(1) Guy Marester né en 1916: poète,
critique d'art dans " Combat " juste après la
guerre, a été le premier à écrire
sur Baltazar, Ubac, Zao wouki, Marfaing, Debré, Soulages.
Né en 1916.
Décembre 1978
Bravo !
Aucune faute... même de goût (1).
Je n'en crois pas mes yeux dans la forêt profonde. Je baise
tes paupières closes à la clémence et aux
remords.
Ton Spartacus.
F. Arrabal
(1) Allusion à un " bon à
tirer " pour un livre.
1978
Cher Baltazar,
Je suis passé voir ton exposition au Chiroux (1) à
Liège.
Un génie, entre les rideaux tirés, goutte à
goutte, ne peut être qu'espagnol ou belge disait la Grande
Ourse. Elle pensait à Ubac (2), Alechinsky (3), Magritte
(4) et Lumumba (5).
Montre ta corne dans l'azur. Besos.
F. Arrabal
(1) Salle d'exposition communale de Liège.
(2) Raoul Ubac : peintre français, né
en 1912. (3) Pierre Alechinsky : peintre belge, né
en 1927. (4) René Magritte : peintre belge,
né en 1927. (5) Patrice Lumumba : homme politique
du Zaïre, né en 1925.
Janvier 1979
Chers Anges et Taupes (1),
Bien reçu les précisions. Les dates chez Biren
(2) : idéales.
L'heure propice comme un crime.
Fais chauffer le chorizo de mon goûter dès quatre
heures.
N'oublie pas que j'aime le chocolat aussi. Et avec.
Je frémis sur ma tarentule. Tendres souvenirs du Champ
de marsÖ mon soldat.
F. Arrabal
(1) Livre de F. Arrabal illustré de
cinq gravures de Baltazar, éditions Biren, Paris, 1979.
(2) André Biren : éditeur luxembourgeois,
né en 1940.
Janvier 1979
Cher Pieux Baltazar,
Il fait enfer ! Voici venir le temps de la désolation.
Une double décade soufflant grand frais s'annonce pleine
de folie. Ne succombe pas je t'en conjure à ces jeux au
vent mauvais.
Les mornes fleuves de la spéculation vont tout noyer !
MaisÖ plus terrible sera la chute. Ne quitte pas tes nobles
domainesÖ tu demeureras d'abord insensible aux frivoles
cotes de la Bourse puis aux lamentations des épithalames.
Au cours des années 1990 la peinture fugitive et frêle
tombera plus bas que zéro. Elle disparaîtra sous
des montagnes de " picassos " inutiles dans
des mares mordorées ! Tu survivras à cette
hécatombe. Mais prépare-toiÖ glauque et or
le monde des spécialistes ne voudra rien voir jusqu'au
désastre. Avec des taches de sang le train sifflera le
long des murs de galeries. L'étang putride avalera tout
l'Art " contemporain " sauf les lions superbes
et généreux comme toi.
Un clapotement d'Asie de ton
F. Arrabal
Décembre 1979
Cher Julius, Julio querido,
Depuis le sommet de la Tour de Babel je t'envoie ci-joint
4 places pour ma pièce à l'Odéon (1). D'ici
je peux vérifier les modifications à la température
normale d'un spectateur affecté de passion scénique
a maxima et a minima. Jorge Lavelli (2), cet alchimiste du théâtre
aux semelles de tempête, a mis en scène ma pièce
dans le ciel de Neptune en pleine effervescence. Tu observeras
que tes places sont normalement réservées aux dictateurs
en voyage officiel, aux bourreaux en villégiature et aux
maffiosi médaillés. Ne sois pas surpris des taches
de sangÖ elles portent les noms de toutes les nations. Mais
ne te vends pas à ces Barbares.
Bien nourri, tu es un délicieux aliment (sain et nourrissant)
pour tout esthète au bout de la gourmette.
Besos.
F. Arrabal
(1) L'Odéon : à l'époque
ce théâtre faisait partie de la Comédie Française.
(2) Jorge Lavelli : metteur en scène de La Tour de Babel
et d'autres pièces d'Arrabal, né en 1931.
non datée
Cher Baltazar,
Ton oeuvre est une possibilité permanente de métamorphose...
peindre exige des années de végétation.
(Les contraintes se noient toujours dans le Danube.)
Besos.
F. Arrabal
non datée
Ces heures passées au bord du samovar... Quoi qu'il
en fût, un regret... pif pouf ma pantoufle.
A la vanille pour les jeunes filles. Au citron pour les garçons.
Besos y admiración.
F. Arrabal
Octobre 1980
Bonjour mon cher Baltazar,
Je t'écris sans regarder le papier, de la discothèque
près du canal, comme une pieuvre bleue.
Tu me demandes de te prêter Guillaume Apollinaire le malaimé
(1), je peux faire mieux : je te le donne. Prendsen le plus grand
soin, je le tiens d'André Breton (2). Quelle chaîne
de l'amitié aux braguettes sans idylles !
Aimestu aussi Max Jacob ? J'ai Le Cornet à dés
(3).
Dans la panse d'une bouteille de calvados j'ai su retrouver le
doux rêve que je niais.
Salut, vieux crabe délicieux de mes sanglots. La nuit
ellemême a de la peine à vivre au firmament.
F. Arrabal
(1) Guillaume Apollinaire le malaimé
: livre de référence pour Apollinaire, de Marcel
Adéma, Paris, 1952. (2) André Breton : poète
français, fondateur du surréalisme, né 1896.
(3) Le Comet à dés : poème en prose de Max
Jacob, 1917. Seul poème considéré comme
" cubiste ".
Décembre 1980
Ma chandelle allumée,
Wilfredo Lam (1) me dit avoir vu tes illustrations, et loin
d'aiguiser sur elles ses fourches à foin il les a tressées
d'éloges aux fraises. Il viendra déjeuner chez
moi dimanche. La fatigue lui porte une haine aussi soudaine que
despotique. Il pense que mieux vaudrait lui préparer une
maquette avec l'emplacement des illustrations.
Il ferait des dessins qui seraient reproduits en litho ou en
gravure : Peuxtu te charger de tout cela mon pélican.
N'enchaîne pas tes vices à ta séduction pour
perdre son âme, monstre. Pense à son thermomètre
: il ne vit plus.
Rideau bas en rafales.
Je t'embrasse au jet de lance.
F. Arrabal
(1) Wilfredo Lam: peintre cubain, né
en 1902.
1980
Cher Baltazar,
Veuxtu jouer dans mon film Le Cimetière des voitures
? (1) Ton esprit éclairé, tes yeux infaillibles
et les hosties féminines et sacrilèges rénovent
les nacres pâlies.
Mène les chevaux du vent Ouest au fleuve Guadalquivir.
Je veux dire laisse ton âme se reposer dans la moite splendeur
de mon "travail " de metteur en scène. J'exagère,
tu le sais bien. Je vais aux abîmes béants (Foucault
me parle de tes tableaux... je suis jaloux.) Lorsque tu te souviendras
des extases artificielles, 0 Eternel ! Tu chanteras dans les
mares mordorées.
Besos, hombre.
F. Arrabal
(1) Film d'Arrabal interprété
par Juliette Berto et Alain Bashung, de 1981.
Mars 1982
Cher Baltazar des ambassades,
Andy Warhol est à Paris à l'occasion de la FIAC.
Hier, paraît-il, il est passé chez moi. Je n'étais
pas là. Lélia (1) l'a envoyé balader...
en anglais, qui est l'alpha et l'oméga de son vocabulaire.
Saistu où le joindre ?
Pourquoi estu jaloux ? C'est si pervers et lugubre de vivre habité
par la jalousie !... à moins qu'on ne soit pas jaloux,
évidemment.
Une dame (Pompée) a dit s'il faut en croire ce sympathique
affabulateur, Plutarque : " navigare necesse, vivere non
necesse ". Tu vois qu'avec peu de paroles et encore moins
de jugeote on peut en venir à orner les pages de l'Histoire
sans se faire la tête de Soleilland.
Je t'andromaque en cinémascope.
F. Arrabal
(1) Lélia : fille d'Arrabal, née
en 1970.
14 avril 1982
Mon détesté Baltazar, (1)
Je t'admire tellement ! Je voudrais écrire toutes tes
préfaces, tous tes catalogues... mais Butor (2), Marester
(3), etc. (mes ennemis répugnants) me devancent avec des
ruses abjectes. Je les bais !
A Nice encore ils seront avec toi... les monstres ! Et moi je
serai à New York, il n'y a pas de justice en cette vallée
de larmes.
Tu me dois tout : ta beauté, ta taille, tes cheveux, ta
bite, ton épouse, tes enfants... il n'y a que tes sublimes
tableaux qui t'appartiennent vraiment.
Et cependant tu ne baises pas le sol que je foule aux pieds.
J'en suis dégoûté.
Sinistrement.
F. Arrabal
(1) Lettre utilisée comme préface
pour une exposition chez Matarasso à Nice. (2) Michel
Butor : écrivain français, né en 1926. (3)
Guy Marester : critique et poète français, né
en 1916.
10 mai 1982
Mon admiré Baltazar roi mage et prince des terroristes,
Je veux faire un livre avec toi : tu écriras le texte
et moi je ferai la gravure (1).
Sois délirant et fou comme l'espoir !
Je crache sur tes mains de tueur et je t'admire.
F. Arrabal
(1) Livre non réalisé: les cuivres de Butor
et Arrabal étant intirables.
30 mai 1982
Saint Fernando
Cher Baltazar,
Tu me manques ! J'attends ton retour pour commencer le jour
le plus con. Nous sommes des hommes du soussol, des babouches,
des aviateurs (pour tout dire) fétichistes qui espèrent
brûler le cahier, la peinture, la littérature et
leurs mamans.
Je t'embrasse frénétiquement.
F. Arrabal
Mai 1982
Cher Baltazar,
Je trouve à l'instant ta lettre parfumée au
chapeau de clarté.
Mais puisque ton bonheur veut la solitude, je serai affreusement
peiné si ta chatte, oubliant l'horreur d'éternelles
rosées, miaule d'un air menaçant.
Visat (1) et moi convolons... mais quand ? Je veux connaître
les dates de l'expo. Y auratil débat, lecture-dîner
infime... ou chasse à l'infini ? César seratil
là ? Dis à Matarasso (2) que les femmes se tiennent
trop couchées dans les montagnes.
Salut, Amiral !
Besos.
F. Arrabal
(1) Georges Visat : éditeur et peintre français,
né 1913. (2) Jacques Matarasso libraire et éditeur
niçois spécialiste du surréalisme, né
en 1922.
12juin 1982
(Attention ! voici les baisers enflammés du GulfStream
!)
Cher Baltazar,
Beckett (1) est ravi. Il est d'accord. Mais il dit : "
Baltazar écrit comme un cochon. " (2)
A combien d'exemplaires aije droit ? Je pense déjà
à Noël... et les agneaux de la prairie entreront
transatlantiquement dans la crèche.
Besos.
F. Arrabal
(1) Samuel Beckett : écrivain irlandais, né
en 1906. (2) A propos d'un livre d'Arrabal illustré par
Baltazar Lucidité, équilibre, intelligence, jugement;
bon sens, compréhension, raison, oubli, Editions Pasnic,
Paris, 1982, 272 ex., pour lequel Baltazar demandait à
Beckett, dans une lettre illisible, d'utiliser une de ses phrases
en exergue.
Septembre 1982
Cher Monstre,
Chacun a une idée confuse du bien... Arrêtetoi
!
Ta gravure est géniale. Je parle avec elle comme je parle
à la nuit. Je l'aime tendrement, follement... et même
ses verrues et ses taches.
Je ne suis Français que par cette dévotion.
Besos pánicos.
F. Arrabal
1982
Cher Baltazar clément,
Excuse mon absence.
Viens nous rejoindre dans l'oasis de bitume : au cafétabac
(près de ChristianBourgeois) (1) place SaintSulpice, Andy
Wahrol (2) veut faire des photos de nous.
Je porte un chapeau melon.
Gardetoi du mal ô crâne lumineux
F. Arrabal
(1) Christian Bourgeois : éditeur d'Arrabal (Paris,
né en 1929. (2) Andy Wahrol : plasticien ci cinéaste
américain, né en 1931. Il tenait à voir
Arrabal pour faire des photos et rencontrer, par son intermédiaire,
des gens connus.
1982
Dear Baltazar baigné aux marais des nénuphars,
Les moutons arrivent à fond de train sur des échasses
(1) réclame ta complicité. Ce n'est pas le titre
d'un marathon au Parnasse d'Adoré Floupette mais celui
de ma dernière pièce aussi vivante que Lazare.
Fais (please, monseigneuraucallibistrisplendide) une gravure
pour le programme... " de luxe " aux averses. Programme
qui sera utilisé à Anas, création, au Mans
et finalement au Palace de Paris. Je ne resterai à Montréal
qu'une petite semaine autour des buissons verts. Cette foisci
Mickey Rooney (2) n'est plus avec moi... et sa chanteuse. Jodorowsky
(3) et Topor (4) sont à Paris. D'ailleurs Xénius
Topor (el mejor !) ne prend jamais l'avion et il va écrire
un livre " L'avion tombe ". A New York Arthur Miller
(5) est venu voir ma pièce... et pour cela a quitté
sa maison du Connecticut et couché au Chelsea Hotel (6)...
comme Omar Khayyam (7). Femme : belle. Souvenirs : ma prison,
sa lettre. Aime l'Architecte et Tom O'Horgan (8). Il est distingué
lorsqu'il ferme ses paupières. Son intelligence siffle
et tressaille. Nous avons parlé de M. A. Asturias (9),
de Camilo José Cela (10), de Cocteau (11), de Malraux
(12), de RobbeGrillet (13), de Jouhandeau (14) et de Bachelard
(15) et dîné au Phebe's (16) à côté
de la Mamma (17). Il parle sur un rythme ensorceleur. Je partais
à la goëlette en l'écoutant.
Besos and kiss.
F. Arrabal
(1) " Les moutons arrivent à fond de train sur
des échasses " : pièce "d'Arrabal (Théâtre
XV, 1984). (2) Mickey Rooney : acteur américain, né
en 1922, interprête de " Odyssey of the Pacific "
film d'Arrabal. (3) Alejandro Jodorowsky fondateur avec Arrabal
du mouvement Panique, né au Chili en 1929. (4) Roland
Topor : fondateur avec Arrabal du mouvement Panique, né
en France en 1938. (5) Arthur Miller : dramaturge américain.
né en 1915. (6) Chelsea Hotel hôtel de New York
fréquenté par " l'avantgarde ". (7) Umar
Khayyam poète persan, né en 1122. (8) Tom O'Horgan
: metteur en scène américain, né en 1930.
(9) Miguel Ange] Asturias . écrivain guatemaltèque,
né en 1899. (10) Camilo José Cela : écrivain
espagnol, né en 1916. (11) Jean Cocteau : écrivain
français, né en 1889. (12) André Malraux
: écrivain français, né en 1901. (13) Alain
RobbeGrillet : écrivain français, né en
1922. (14) Marcel Jouhandeau : écrivain français,
né en 1888. (15) Gaston Bachelard : philosophe français,
né en 1884. (16) Phebe's : restaurant de New York fréquenté
par l'avantgarde théâtrale. (17) La Mamma : théâtre
d'avantgarde de New York.
non datée
Baltazar,
Ton livre est génial, les gravures sublimes... (1)
j'ai écrit un texte digne de toi !
Sois sage et n'appelle pas trop l'inspiration. Tu nous écrases !
Fureur et mystère dans tous tes rendezvous. Lucidité,
équilibre, intelligence, jugement, bon sens, compréhension,
raison... et l'oubli sera notre priape.
Deux violes d'amour.
De lèsemajesté.
F. Arrabal
(1) Allusion à l'ouvrage : Lucidité, équilibre...,
Editions Pasnic 1982.
non datée
Cher Baltazar,
Me voici à Rome (1). Temps idéal. Pape charmant.
Très sympathique souvenir.
La sereine ironie du péché brûlant d'orfèvreries
m'arrache au tourment. Pour consoler mon coeur le théâtre
tombe de son météorite. Proposition concave : représentation
intime avec chefs d'Etats, ambassadeurs et autres pervers mous.
Ils veulent l'opprobre, les philtres narcotiques, la bestialité
nécromante. Tu feras le décor... si tu acceptes.
Tu seras payé en $ USA avec un chiffre à "
4 zéros ". Ils savent parler aux artistes ces parasites
de la politique
Salut connétable !
F. Arrabal
(1) A propos d'un spectacle privé qui devait être
donné à Rome par Arrabal et Baltazar, mais qui
n'a pas eu lieu à cause de son coût trop élevé.
6juin 1983
Cher Baltazar,
Merci de ta prestation. Les deux demoiselles m'ont raconté
en détail tes exploits. Elles sont ravies ... et jalouses...
l'une de l'autre. La vie est aussi un " tango " ...
un " tango " de " arrabal " (1). Pour te
dire la vérité je ne te croyais pas capable de
fantaisies sadiques... pis encore : je ne croyais plus possible
ces rêves au nord des Pyrénées.
Je prie pour toi... puisque ton âme est damnée.
F. Arrabal
(1) " Tango del arrabal " : titre d'un tango argentin
13 juillet 1983
Admiré Baltazar,
" Happy b. " chevalier, avec chúur d'anges
enfants blancs, comme un alleluia sublime.
Je te porte dans mes pains palmées de chauvesouris, ô
jeune héros parfumé par la peste.
Besos en la ubre blanca.
F. Arrabal
10 octobre 1983
10(1+1+8)
Mon cher Baltazar,
Je t'interdis d'être malade (1), je t'interdis de souffrir,
j'interdis à ton coeur de te jouer la danse effarouchée
de l'inachevé.
Où sont allées les flammes ?... un seul pas en
arrière châtie et les navires contre les injures
provoquent la mesure.
Tu es l'architecte de l'histoire et le millionnaire de la lucidité...
une tasse de café me suffit à payer dix siècles
de pitié.
Besos pánicos.
F. Arrabal
(1) Problèmes cardiaques.
1er novembre 1983
Mon cher Julius,
Ne plaisante jamais avec l'humour. Le temps et non la femme
est la patrie éternelle.
Besos, genio.
F. Arrabal
" Ras-la-frange. "
4 décembre 1983
Cher Baltazar peintre et réthoricien éblouissants,
Un limon célèbre rend plus sensible la Seine.
Je veux le laisser passer. La transpiration a perlé. Ton
úuvre hésite entre le miroir et la fête.
Honneur de la Nature fière. La splendeur minérale
de la pierre de la folie... (1) ses ennemis la percent. Ton livre
est l'image unique sur les sabots du ciel. L'or sauvage, le noir
fauve sont les couleurs de la transformation. Tu relâches,
tu rôdes, tu trinques avec l'enfer. Par quel détournement
arrivestu à la perfection ?
Butor... atil vu le livre ? Je suis sûr qu'il est brutalement
jaloux. C'est normal, je m'en réjouis. J'orgasmise.
Besos genio !
F. Arrabal
(1) La Pierre de la folie : premier recueil poétique
d'Arrabal, publié chez Julliard, Paris, 1963. Baltazar
collabore au spectacle, d'après cette úuvre, au
Théâtre Plaisance, et réalise dans le cadre
de la pièce, un grand livre, un "grimoire "
pour rythmer les séquences d'Arrabal ainsi que l'affiche.
1983
Cher Baltazar,
Je reçois maintenant un télégramme m'annonçant
les caprices de ta parente éloignée. Je suis obligé
de partir.
Il me sera donc impossible d'assister à notre festin demain
soir. Mais qui monte et s'arrondit entre les joncs mouillés
? Ta parente est une chauvesouris à l'odeur suave et à
la chaleur torride. Elle te regarde de ses yeux taciturnes...
mais veut te caresser de sa main trop sûre.
Elle fait la roue avec les constellations, mais tu penses à
ta femme à l'heure des indolences.
Bravo chaste et fidèle mari !
Besos.
F. Arrabal
1983
Baltazar,
Tu me demandes si j'ai un crabeÖ pour l'infamie.
Tu ne feras pas marcher droit un crabe.
Besos.
F. Arrabal
1983
Baltazar du temps jadis,
J'ai parlé de toi à Jean-Jacques Aslanian (1).
Il veut monter La pierre de la folie. Je pense que tu dois faire
l'affiche et les décors, visant le cúur de la poésie.
Mais ne hurle pas dans la poussière. Tu prétends
aimer les textes brefs de mon livre. Grandis dans ce paysage
comme un maréchal des huîtres.
Je suis piqué au vif par ma Pierre de la folie (2). Breton
(3) l'avait publiée dans la Brèche, et lu un soir
à La promenade de Vénus, la peau hérissée.
Jankélévitch (4) s'emballe en jouant au plus fidèle.
Michel Foucault (5), après vous s'il vous plaît,
abuse des mots doux et Aragon (6), perdant l'habitude de tromper
l'insoumission, salue, comme " sa " France
(7) (ce petit recueil), et sonne une fois de plus son " angélus
des oiseaux ". Ai-je jamais écrit depuis 1962
quelque chose de mieux que ces rêves éveillés ??? Au-delà
du déluge j'existe !!!
Garde ta hampe profonde étalée sans un pli !
Besos.
F. Arrabal
(1) Jean-Jacques Aslanian : metteur en scène français,
né en 1930. (2) La Pierre de la folie : livre
d'Arrabal édité par Julliard (Paris), 1962.
(3) André Breton : fondateur du surréalisme,
français, né en 1896. (4) Vladimir Jankélévitch :
philosophe français, né en 1903. - (5) Michel Foucault :
philosophe français, né en 1926. (6) Louis
Aragon : écrivain et poète français,
né en 1897. (7) " Je vous salue ma France "
vers d'Aragon (Le musée Grévin, Paris, 1943).
non datée
Cher Baltazar,
Avec des tenailles tu t'arraches les onglesÖ mais la
terre se nourrit d'empreintes.
La solitude rend sensible l'extrémité des doigtsÖ
et les ongles sont comme les idées, si tu les montres
on te les vole.
Besos.
F. Arrabal
non datée
Cher Baltazar,
Tenir un artiste par sa parole c'est tenir un maréchal
par la queueÖ Le jour de la création est la veille
du jeûneÖ mais contre le génie il n'y a pas
de forteresse.
Besos, admiration et chocolat.
F. Arrabal
sans date
Mon cher orphelin d'Ophélie,
Quel mal de chien émondé pour avoir ta nouvelle
adresse. Swets to the sweet manquent déjà. Mandiargues
assombrissait mes ténèbres avec sa mélancolie
à peine cachée par son Barroco noueux et son encensoir
hanté par des corbeaux. Francis Bacon me dit : " il
sait écrire ". Bacon, entre ses touffes d'argyroses,
" hurle " - pense-t-il aux oreilles
des élus. Il ne comprend rienÖ et il veut toujours
me sucer (Ö la preuve !).
Ernst Jünger, épris de beauté et d'intelligence,
m'attire par son intelligence et sa beautéÖ et son
génie teinté de candeur. " Soir qui ramène
tout ce que chasse l'aurore " (Sapho)
Téléphone-moi ou écris-moi. Dubuffet et
Riopelle te cherchent, je ne sais pas pourquoi.
Allaitant mes petits, je suis chaste comme l'infini.
Besos et rêves en diadèmes.
F. Arrabal
9 janvier 1984
A Zoë (1) & Baltazar
Feliz Año Nuevo !
(Il est préférable d'être investi de sainteté
plutôt que de penser sous la lune.)
Avec mon admiration sous l'apparence du mal.
F. Arrabal
(1) Epouse de Baltazar
1er avril 1984
Tokyo
Cher Baltazar,
Je suis au JaponÖ Quel malheur ! Je n'ai pas le
don d'ubiquité.
Je pense à toi presque systématiquement.
Avec ma plus profonde admiration.
F. Arrabal
2 avril 1984
Tokyo
Cher Baltazar,
De tout cúur avec toiÖ et ton expo (1) !
New York va enfin connaître la lumière et l'audace
grâce à tes peintures.
Besos Pánicos.
F. Arrabal
(1) A New York University, 1984.
Juillet 1984
Cher Baltazar,
Je suis bloqué à Courcerault (1)Ö tandis
que les transatlantiques sifflent sur les cols du Perche.
Sois gentil, j'aurai besoin de quelques couleurs et des revues
d'échecs que tu connais. Puisque tu arrives jeudi prochain,
apporte-moi tout, de grâce, sous ta robe d'ombre. Les coqs,
ici, scandent leur tuberculose matinale au sortir du soleil.
Borgès (2) avait aimé ces réveils champêtres.
Je marche derrière les moines de la Chapelle Montligeon
en écoutant leurs baisersÖ mais peut-être sont-ils
déjà prêtres. En tout cas il y a entre eux
un évêque qui vend du Coca-Cola aux impies démodés.
Ni fièvres, ni malaises mon docteur enlacé.
F. Arrabal
(1) Propriété d'Arrabal dans Le Perche.
(2) Jorge Luis Borgès : écrivain argentin,
né en 1899.
12 octobre 1984
Cher Baltazar,
Je veux vendre mon Man Ray (1) (la cage avec la main). Tu
le connais bien. Voici des photos... Mais je suis en dehors du
monde, des affaires. Combien vautil ? Merci d'avance !
Besos pánicos.
F. Arrabal
(1) Man Ray: photographe américain né en 1890.
1er novembre 1984
Cher Baltazar (1),
Je te déteste et t'admire, je voudrais être le
peintre que tu es, infamie et mépris dans la perfection
et la grâce. Il y a plus d'aventures dans tes tableaux
que n'en rêve la théologie. Le reste est silence
(aujourd'hui nous sommes sourds comme Dieu). Soumise à
la loi de l'origine, ton úuvre ignore les dogmes de la
cessation. L'insurrection ne finit jamais, même encadrée.
Tu rends la nostalgie plus sanguinaire.
Je ne te poignarde pas.
F. Arrabal
(Biren est digne de son mécénat exaltant.)
(1) Lettre utilisée comme préface pour une exposition
de J.B. chez Biren, 1984.
10 novembre 1984
Cher Baltazar,
Le livre que je fais avec André Villers (1) est en
chantier... paraîtil. Celui que nous créons avec
Butor est sur le point d'émerger... paraît-il. Deux
livres: un naufrage cannibale.
Donnemoi des nouvelles sérieuses mon cher " grande
taille ".
Soignetoi devant et derrière... nous (pluriel de majesté)
comptons beaucoup sur toi.
Besos pánicos.
F. Arrabal
(1) André Villers : photographe français, né
en 1930. Projet d'un livre : Un naufrage cannibale avec Cortot
Dorny, Marfaing, Pouperon et Baltazar, qui ne s'est pu réalisé.
19 novembre 1984
Cher Baltazar,
Une émotion naît, légère comme
le brouillard. Le coeur écartelé par le vaste silence...
je pense toujours (lorsque la mélancolie dispose ses barbes
d'insectes) à Théodore Bahbuc (1). Son sang était
devenu de l'encre, je connais ce tourment de l'esprit entouré
de flammes ferventes tandis que les algues vont et viennent dans
la même ombre " Je " (Théodore B.)...
" est un autre " : il déserte tous les "
ismes "... après les avoir créés. Son
úuvre hallucinante semée de révélations
géniales éclaire le mystère de l'art.
Bahbuc est des nôtres, Baltazar... le plus " moderne
" des poètes (et peintres) de son siècle.
Besos, hombre.
F. Arrabal
(1) Théodore Bahbuc : poète surréaliste
méconnu né à Guernica au début du
siècle.
non datée
Cher Baltazar,
Je ne peux pas te prêter de l'argent... les temps sont
durs ! Je ne suis pas peintre.
Pour te dépanner voici quatre dessins de Dali. Il faut
nécessairement que tu me les rendes, tous les quatre,
en juin 1985, ou que tu me donnes l'équivalent de leur
valeur commerciale à cette date.
J'aurai à ce moment une somme importante à débourser.
Crois bien que je te fais confiance...
Besos.
F. Arrabal
15 janvier 1985
Cher Baltazar,
Je reviens encore à toi, mon croisé, pour te
dire " du vert " (point du tout c'est du rouge).
Viens m'écúurer dans mon château sûr,
chaste ! Tu es le peintre précis qui maudit son talent
fou.
Dorny (1) et moi (je ne suis pas Sénèque ni même
Messaline) " travaillons " : j'écris, je "
poémitise " lui peint ; nous balançons la
nature au chant des matelots.
Le firmament est mort ciel !
Je te baise le front colonel de Dragons. Besos.
F. Arrabal
(1) Bertrand Dorny : graveursculpteur français, né
en 1929, a fait un livre avec Arrabal Le voyage est le feu, éditions
Matarasso, Nice, 1984.
Janvier 1985
Cher Baltazar deminu,
Je vais faire paraître après la soupe à
l'aragne le recueil de mes textes pour les peintres sculpteurs
et autres photographes surmâles. Je voudrais te montrer,
l'élastique à l'état de mégot les
projets de couverture. Je suis sûr que tu pourrais, si
le coeur t'en dit faire quelque chose de délinquant et
d'original pour tenter la destinée, L'éditeur :
Christian Bourgois aussi légitime que Tristan Corbière
à la recherche de ses amours jaunes.
Je pense à un titre
Humbles Paradis (1)
(je parle sous moi... c'est clair ?)
Help me hermanito querido and godfather au fauteuil tiède.
Gratis pro Deo au cube, après avoir feuilleté les
registres.
F. Arrabal
(1) Livre d'Arrabal publié par Christian Bourgois,
Paris, 1985.
11 août 1985
Je soussigné Fernando Arrabal, donne procuration à
Monsieur ou Madame Lambion (1) pour désigner la personne
de leur choix afin de me représenter au baptême
de leur fils Aloys (2).
F. Arrabal
(1) Nom officiel de Baltazar. (2) Aloys est le filleul de
F.A.
Novembre 1985
Yes ! my " panarêve "
J'ai fait un choix
de gravures
Alliant mes
genoux
je préfère
celles
en longueur
comme les aromates pilés.
J'ai déjà un titre L'Amour Enseveli (1).
Cijoint maquette.
Sous les pieds de la fortune.
F. Arrabal
(1) livre d'Arrabal avec des gravures de Baltazar. Editions
J. Mararasso, Nice, 1985.
1985
Cher " Julio " aux jolis doigts roses et aux ongles
noirs,
Très content que mon léger présent t'ait
fait plaisir, je pense aux chauves-souris.
Laisse Ludmila et Aloys (1), ces chérubins positivistes,
en Corse, et viens avec Zoë passer quelques jours à
Courcerault (2).
Votre arôme est le parfum de votre âme... autant
d'étoiles ! Tu me manques d'un angle où dort une
corne d'abondance. Arrabal (Samuel) (3) est en Espagne et Arrabal
(Lélia) (4) est avec Rimbaud dans les vagues remous des
brumes.
Il faut passer quelques jours avec les Ionesco au Rondon (5).
Je t'embrasse prince à l'éloquence aux mamelles
de marbre.
F. Arrabal
(1) Enfants de Baltazar, nés en 1979 et 1980. (2) Propriété
d'Arrabal dans l'Orne. (3) Fils d'Arrabal, né en 1972.
(4) Fille d'Arrabal, née en 1970. - (5) Château
dans la Loire.
1985
Cher Puritain,
Je resterai à Lisbonne une semaine encore dans un nonchaloir
chargé de saintes huiles. Mais je n'oublie pas mes devoirs...
Tu auras tout à mon retour. Je crois que sans toi je cesserais
d'écrire des poèmes. D'ailleurs si un jour j'ai
rêvé de devenir Sophocle ou Góngora (1) aujourd'hui
j'aimerais être un apprenti Socrate... qui, à mon
avis, était illettré.
Ma lettre à Fidel Castro est surtout un exercice de style.
Je voulais écrire como Baltasar Gracián (3) mon
maître en rumeurs et visions. Foucault (4), VidalNaquet
(5), Michel Leiris (6), L. Sciascia (7) et René Char (8)
par lettres me montrent mon échec. Ils apprécient
le fond... et ne disent rien de nia voix, de ma mélodie.
Peutêtre le " Che " (9) ou Raymond Aron (10)
(que Dieu ait leur âme) auraient goûté les
mots. La sève n'est plus que poison.
Ta tête dans ma main je jure sur mon chapeau que je serai
à Paris la semaine prochaine ou l'autre, plus ou moins.
Je t'embrasse sous mon manteau de pluie.
F. Arrabal
(1) Luis de Góngora : poète espagnol, né
en 1561. (2) Livre d'Arrabal édité par Christian
Bourgeois en 1984 et Les Belles Lettres en 1991 (collection "Iconoclastes
"). (3) Baltasar Gracián : écrivain espagnol,
né en 1601. (4) Michel Foucault : philosophe français,
né en 1926, (5) Pierre Vidal-Naquet historien français,
né en 1930. (6) Michel Leiris écrivain français,
né en 1901. (7) Leonardo Sciascia : écrivain italien,
né en 1921. (8) René Char : poète français,
né en 1907. (9) Ernesto (dit Che) Guevara : homme politique
argentin, né en 1928. (10) Raymond Aron écrivain
politique français, né en 1905.
1985
Querido Baltazar de toutes les Russies,
Passe dimanche à Courcerault avec Miotte et des métaux
rares. Je serai ravi (la volupté à demiclarté)
de le connaître... Puisque tu me le recommandes.
Tes amis sont mes amis et leurs tortues aussi. Apportemoi quelques
devoirs de vacances par la fenêtre.
Quand le monde sera réduit à des égouts
ou à des mégapoles monstrueuses, resterontelles
les vaches philosophes de " ma " prairie ? Elles tiennent
conseil à l'instant dans l'herbage sur des fauteuils verts.
L'une me semble la réincarnation de Jeanne la Folle...
elle cherche son taureau mort depuis l'insémination artificielle.
Besos y cuernos.
F. Arrabal
non datée
Cher Baltazar,
Je viens de recevoir ton livre A l'infini, le sable (1). C'est
un souffle suspendu sur le pont de la gloire. Quelle chance astu
d'avoir fait un livre avec Ubac... un des artistes les plus orientaux
et transatlantiques de l'Histoire. Quelle forêt vierge,
votre collaboration !
Ton texte, curieusement, tombe en guirlandes rompues de la folie
au coeur. Continue poète !
Je t'embrasse en regardant le Vésuve en cette heure païenne.
F. Arrabal
(1) A l'infini le sable : texte de Baltazar avec deux ardoises
d'Ubac, en hommgge à leur ami commun P. Dmitrienko, Editions
Adrien Maeght, Paris, 1985.
non datée
Bestial Baltazar !
Toi tu courras dans le soleil niais moi je marcherai sous
la mer. Besos hombre !
F. Arrabal
Octobre 1986
New York se lèche de tristesse et te réclame.
Dommage que tu ne sois pas là comme un immense peintre
au fond d'un gouffre azur.
Miotte (1) m'héberge comme un comte clément. Vu
Arman (2) sans démêler la malice. Warhol (3) me
dit que Jenkins (4) veut assister aux répétitions
de ma pièce... comme un aigle de pierre ? Tom Bishop (5)
est déjà venu, rêvant, l'oeil plein de péchés
capitaux. I love him.
Le schisme têtu m'encourage d'appels désolés
comme l'immortalité.
I kiss you mon pêcheur satanique.
F. Arrabal
(1) Jean Miotte : peintre français, né en 1926.
(2) " Arman " Armand Fernandez : peintre, sculpteur
français, né en 1928. (3) Andy Warhol : peintre
américain, né en 1930. (4) Paul Jenkins : peintre
américain, né en 1924. (5) Tom Bishop : directeur
du département français de New York University.
10 novembre 1986
" Carpent tua poma nepotes " (Tes arrièreneveux
cueilleront tes fruits).
Tu peins si complètement que tu peins ta douleur. Ta patrie
est le silence qui te ronge.
Admirativamente Amigo.
F. Arrabal
Novembre 1986
Cher Baltazar,
Le catalogue d'Antoine Coron (1) est admirable comme le vol
du soir d'un titibird, comme la délicate phalange de Dulcinée,
comme une tige iridescente, etc.
Je m'aperçois avec horreur que tu as fait plus de livres
avec Butor (et peutêtre avec Byron) qu'avec moi.
Pourquoi préfèrestu la lettre " B "
comme le château d'Elseneur ?
Wittock (2) pourtant n'a pas de " B " dans ses lèvres
d'élu. Besos au milieu des serpents.
(Wesos)
F. Arrabal
(1) Antoine Coron : conservateur du Département des
Imprimés à la Bibliothèque Nationale, né
en 1953. (2) Michel Wittock : fondateur de la Bibliotheca Wittockiana
à Bruxelles, né en 1928.
1986
Cher Baltazar,
Merci mille fois
Oui. Merci de ton titre pour mon roman : " La chanson d'Adam
". Je préfère néanmoins La Vierge Rouge
(1) qui est plus précis. Un souvenir de train qui roule
et que la met sinistre aurait englouti revient chaque matin depuis
deux semaines.
Peuxtu me donner une explication... ou bien je la demande à
Glucksmann (2).
Sous l'azur délicat, aux caresses des vagues, je rejoins
les Sept Péchés sans vertus dures et laides. Pourquoi
?
Dans l'horreur, des pianos propagent l'inespoir. Je nage à
reculons, la bouche écarlate. Veuxtu analyser mes rêves
?
Au revoir héroïque et dolent " bestia ".
F. Arrabal
(1) Titre du sixième roman d'Arrabal (Acropole, 1986).
(2) Glucksmann : philosophe français, né en 1940.
Janvier 1987
Cher Baltazar de mes entrailles,
Occupetoi de choisir les peintures de Saura (1) pour l'exposition
(je n'ai qu'un exemplaire de Odeur de Sainteté (2".
Astu déjà choisi les dessins de Topor (3) ? Faismoi
une liste des úuvres qui sont chez moi... l'assurance
me presse.
Mort aux exilés hispaniques qui vont par des chemins nouveaux
comme des enfants.
Tes maquettes pour l'affiche me plaisent toutes... fais de ton
mieux avec des rubans rouges pour les pèlerins.
Riche d'infini sous une précaire contrée d'éternité,
je sens que je m'éveille. Comme un vol d'oiseaux en fuite,
les jours s'en vont. C'est un soir d'hiver. En t'attendant mon
cher fiancé de Zoë, je t'envoie tout le meilleur
de mon coeur et mon plus bestial souvenir.
F. Arrabal
(1) Antonio Saura peintre espagnol, né en 1930. (2)
Livre publié chez Rivière avec un texte d'Arrabal
(1973). (3) Roland Topor: dessinateur et écrivain français,
né en 1938.
Janvier 1987
Cher Baltazar,
J'ai entendu dire que des ingénieurs ou des somnambules
connaissant le luxembourgeois pourraient facilement trouver à
se placer dans les environs de notre salle d'exposition (1).
Veuxtu me dire si " mes " tableaux sont assurés
?... tout le reste va d'autres cieux à d'autres délices,
je tiens à la protection très spéciale de
mes Tanguy, je ne veux pas que de la bave frangeant des bouches
épileptiques souille mes plumages instrumentaux.
Ne pense pas trop à l'amour.. sinon bestialement Marquis
!
Besos.
F. Arrabal
(1) Exposition autour d'Arrabal à EschsurAlzette au
Luxembourg,
Janvier 1987
Cher Baltazar,
Camacho (1) viendra samedi jouer aux échecs. Nos Rêves
d'insectes vont être édités par Jean Marchetti
(2), cet homme estimé dans son quartier au galop et apprécié
par les poètes au repos. Il s'en moque cet aristocrate
coiffeur (quel acteur !) des pompes et des vanités. Sois
chez moi à 4 heures, immense et bleu comme un officier
d'artillerie.
Le fou d'échecs qu'on appelait jadis l'éléphant
est souvent assis dans la boite alors que les autres pièces
se couchent d'instinct dès que la partie est finie. A
la fin (d'une partie) alors qu'il faisait sombre pour son camp
il devint tout petit comme Hannibal et il se mit à chanter
comme Hannibal aussi. Je n'avais jamais vu un éléphant
aussi petit et fou même dans mes livres d'Histoire. La
deuxième guerre punique s'enlisait sur l'échiquier.
Je ne pouvais plus gagner, mon fou préférait les
opéras de Verdi aux échecs. Sa chanson disait:
" Mieux vaut la mort au combat que la vie d'un vaincu ".
Descends de ton kangourou pour m'embrasser.
F. Arrabal
(1) Jorge Camacho : peintre cubain, né en 1940. (2)
Jean Marchetti : éditeur belge, né en 1941.
Jeudi 22 janvier 1987
Cher Baltazar,
Je veux voir l'exposition Kenneth White (1) à la Maison
de la Poésie. Estce un rival caché sous le lit
de Shakespeare ?
Viens avec lui déjeuner à la maison. Mardi ?
Les roses de Noël sont déjà ourlées
de rinceaux épiscopaux, mais je chausserai des mules vagabondes
pour votre venue.
De cette chambre morne et douloureuse comme l'ambre pourri je
t'embrasse sous ce firmament d'hiver.
F. Arrabal
(1) Kenneth White : poète écossais, né
en 1934 vivant en France.
10 février 1987
My dear and chaste Julius,
" Les images du coït sont le beau rameau d'olivier
qui fait la paix du ménage " m'a dit une épouse
férocement vengée par son fils. Tu connais des
passions déréglées par la débauche
de tes toiles.
Tes scarabées à maximes ont acquis une place notoire
dans le témoignage vivant. Mais tes excès de violence
mettent en pièces les rochers qui bloquent le jaillissement
des sources de tendresse.
Chaque tableau de ton úuvre est doublé par une
déesse tantrique qui forme avec lui un couple indivisible.
A bientôt... Nous serons à Figueras (1) avec S.D.
jeudi ?
Besos Pánicos.
F. Arrabal
(1) Ville catalane Domicile des Dali.
Mars 1987
Cher Baltazar,
Apportemoi quelques catalogues (1) avec les légendes
de Kenneth White. Tout le monde veut voler mon exemplaire au
bois joyeux.
Pourquoi K.W. ne m'atil pas élu de ses douces paroles...
? J'attends une peinture (de toi) avec ses halos blêmes...
J'irai vers vos chênes monstres et leurs folles paniques.
Besos.
F. Arrabal
(1) A propos d'un catalogue pour une exposition J.B. chez
Olivier Nouvellet à Paris.
Mai 1987
Cher Baltazar,
J'ai rencontré Jean Marchetti (1)Ö (tu le connais
bien !). Il édite mes rêves sur les insectes
avec des dessins de Camacho : on dirait du sang du souvenir
de l'aurore. Dansez genoux !
Connais-tu ton homonyme belge avec un " Hector " ?
Il édite des textes avec Topor, Bury (2), Alechinsky,
Scutenaire (3) et j'en passe. Pourquoi ne faisons-nous pas un
recueil avec lui sous les hauts dômes, sans remords ?
Besos et soupirs.
F. Arrabal
(1) Jean Marchetti : éditeur " la Pierre
d'Alun ", Bruxelles, né en 1942. (2)
Pol Bury : sculpteur belge, né en 1930. (3)
Louis Scutenaire : poète belge, né en 1905.
8 juin 1987
Baltazar de mon âme,
Il y a d'abord le " mythe " du génie
d'essence ineffable et intransmissible, puis l'exotisme révèle
sa nature profonde : il est pur miroir. La motivation est
fatale : le mythe sera rétabli.
Besos.
F. Arrabal
As-tu des nouvelles de Cortot (1) ?
(1) Jean Cortot : peintre français, né
en 1930.
5 octobre 1987
Lettre à Baltazar (1),
Je t'écris là où l'écume rêve.
Ton úuvre est profonde comme le souvenir et tremblante
comme la solitude. C'est pourquoi elle naît, devenue joie
et calme, mais avec le nimbe radieux du désir. Lumière
et crépuscule, comme tout ce qui est beau et naît
et meurt dans le silence.
Ton avenir s'éparpille en tableaux, en une folle éternité
de surprises. Fatalement tu te trouves à la lisière
du prodige, fanatique !
Rien d'autreÖ pour aujourd'hui.
F. Arrabal
(1) Cette lettre a servi de préface à l'exposition
Baltazar à la Galerie Stenbock-Fermor à Gand.
10 octobre 1987
Xenius Baltazar,
L'imagination vaut bien des voyagesÖ et par la soif on
apprend l'eau.
Ceci est une entrée gratuite valable pour tous mes spectacles.
Merci.
F. Arrabal
Novembre 1987
Cher Baltazar,
J'ai fait le voyage Paris-Gand avec le livre que m'avait donné
Arthur Miller (1) : une biographie à l'heure païenne
qui tisse la terre avec le ciel.
La Galerie était fermée (superbe affiche sur la
porte). Je n'ai aperçu les toiles qu'à travers
les vitresÖ mais les planètes tombent et mouillent
mon âme.
Je pars pour la Hollande. Je tiens à me faire une photo
dans la ville de Brecht (2) où s'attarde encore peut-être
un vent de littérature engagé.
Je te remettrai l'enveloppe de Wittock jeudi.
Le mot secret qui termine cette lettre tu le connais, capitaine !
F. Arrabal
(1) Arthur Miller : dramaturge américain, né
en 1915. (2) Bertolt Brecht : dramaturge allemand,
né en 1898.
1987
Cher Baltazar,
Sois prudent en amitiéÖ ne va pas trop vite. Ouvre
l'úilÖ ne donne pas plus que tu ne reçois.
Passe et dédaigne !
Besos.
F. Arrabal
non datée
Cher Baltazar des autres saisons,
Les reliures révélées par Wittock m'enchantent.
Combien faut-il que je vende d'hectares à Pampelune pour
parer mes livres de tels ornements ? Leur arôme montre
à mon cúur épanoui. Les relieurs, eux-mêmes,
avec leurs pistils noirs des soirées frissonnantes sont
de véritables génies inconnus, je pense à
Liliane Gérard, Monique Mathieu, Leroux, Degonet, Miguet
(1), tous des maîtres de l'extase harmonique.
Knoderer (2) est le plus élégiaque, mais je le
crois plutôt sculpteur qu'artiste au service d'un texte.
Besos du paradis matinal.
F. Arrabal
(1) Relieurs. (2) Autre relieur.
non datée
Cher Baltazar,
Je t'accablerai d'éloges jusqu'à ce que tu sois
honoré de tes talents de pilote de scooter.
Ma bite à l'étroit entre la selle et ton cul voyageant
dans un fauve nonchaloir semé de sueurs.
Si je n'aimais pas aussi profondément l'immobilité,
je me serais résolu à courir à 100 km à
l'heure auprès de toi dans les rues de Paris, comme un
défi aux vertus théologales. Que la vitesse soit
de l'art ou soit un frémissement mystiqueÖ vue de
derrière on croit que c'est un crépuscule qui pointe,
dans le tremblement du ventre natal.
Salut Zatopek (1).
Besos.
F. Arrabal
(1) Zatopek : coureur tchèque de marathon, né
en 1922.
Janvier 1988
Cher Baltazar,
Nous sommes à peine... disons, fiancés, et voici
déjà que je t'impose le rôle rempli d'abnégation
que doit jouer la femme d'un chirurgien.
Tu me comprends sur les pavés clairs. Ta carte de téléphone
est prédestinée aux nuits qui viennent avec leurs
folles paniques.
J'attends impatiemment les cartes de Cortot (1) et de Dorny (2)
avec les portes ouvertes tressées de fileuses. Je suis
furieux, mes murs sont vides de Cortot. Seigneur ! Je suis sans
pain, sans rêve et sans tambourins. Le monstre ! Mords
sa bite lorsque tu l'aperçois avec Madame sa mère.
Salut roi de Pentecôte.
F. Arrabal
(1) Jean Cortot : peintre français, né en 1926,
auteur de Télécartes. (2) Bertrand Dorny : peintre
français, né en 1930, auteur de Télécartes.
Février 1988
Cher Baltazar,
Oui je connais Corneille (1) bien sûr. Faire un livre
avec lui (2) fait chanter toute nia forêt. Seraije cobra
après l'heure dans l'horreur des violoncelles ? Mais je
veux que Zoë édite ce livre comme une chérubine
prise d'ivresse. Elle est un éclair d'extase.
Donnemoi les dates de ton exposition à Hambourg (3)...
j'aimerais pouvoir y faire un saut avec l'onde aux perruques
nymphales.
Empêtré dans mes ailes je t'envoie un déluge
de besos.
F. Arrabal
(1) " Corneille " : J. Beverldo, peintre hollandais
qui a fait partie du groupe Cobra, né en 1927. (2) Projet
d'un livre d'Arrabal avec Corneille, non réalisé
encore. (3) Galerie KeeserBohbot, Hambourg, RFA, 1988.
10 avril 1988
Cher J. B.,
Contre l'art aux seins pendants qui évoque les multiples
influences tu dresses l'exploration féconde et novatrice
comme un traité de fauconnerie.
Salut, humaniste actif.
F. Arrabal
12 avril 1988
Cher Baltazar,
J'admire Déon (1), son iris diffus, son rythme émondé,
son or hautain, sa mélancolie liliale... mais je n'ai
pas son adresse (et pas non plus celle de Dieu). Veuxtu me la
donner ? Je veux lui envoyer un billet doux d'acier massif. Quant
à Dieu je lui adresse tous les matins mes prières...
mais il est aux abonnés absents comme Bokassa. Il m'assombrit...
même sans harpes célestes.
I'm too " morose " today.
Besos, hombre, hasta la muerte.
F. Arrabal
(1) Michel Déon : romancier français, né
en 1919.
13 avril 1988
Sur le pont flottant des rêves, mon très cher
J. B., au fil du temps, tu grèves ton avenir exceptionnel.
Tu passes par le souffle et restes dans le souffle.
F. Arrabal
16 avril 1988
Cher Baltazar,
Combien s'estil écoulé de temps depuis que je
t'ai quitté plein de puces ? Mademoiselle Odette, son
pubis fleuri, et Topor, le blanc de l'úil glacé
de réponses, ne sont qu'un prélude de suprêmes
délices.
Notre puce (1) est si aimée que, selon mon désir
il faut fixer la date du grand jour... afin que tu goûtes
aux picotements sûrs. Tu es fou... mais si j'étais
à la guerre et sur le front je te dirais : " j'ai
le cafard ". Notre puce est féconde d'inconnues,
est pure comme le mirage et pue comme le prodigieux tumulte.
Dans ses mares de sang mordorées, le drapeau d'Espagne
montre sa panse épileptique.
Au revoir, lumineux sentier du Pérou.
F. Arrabal
(1) La Puce : poème d'Arrabal illustré de la
seule gravure figurative de Baltazar représentant une
puce écrasée, Vitry, 1984.
16 avril 1988
Cher B.,
Je n'ai cessé d'admirer l'élégance de
ton nom sans " H " (1), son appréhension sans
faille, son prophétisme et sa thérapeutique.
Salut pêcheur aztèque.
F. Arrabal
(1) Allusion à André Balthazar, poète
belge, né en 1932, éditeur du DailyBûl à
la Louvière, où a été publié
Une Chèvre sur un nuage.
27 avril 1988
Cher Baltazar,
J'arrive de l'exposition Cortot chez Maeght. Je comprends
que tu l'aimes, malgré ses tristes beaux yeux voilés
de crépuscule.
J'ai grande envie de faire un livre avec lui sous l'orage...
et illuminé par la tempête.
J'ai oublié " Portrait du joueur " (1) dans
l'avion. Peuxtu m'en procurer un autre ? Je suis comme un footballeur
abandonné en des marécages sans issue. Avec des
regards étouffés.
F. Arrabal
(1) Roman de Philippe Sollers, écrivain
français né en 1936.
Avril 1988
Cher Baltazar,
Saura (1) a fait el techo de la Diputación, ici, à
Huesca. Quel chef-d'oeuvre ! 10 m x 20 m. Quelle taille érectile.
Je suis retenu ici par ma pièce (Le Grand Cérémonial)
montée par un Lazare inédit.
Je suis désolé, j'aurais tant aimé dîner
chez toi avec Zoë les Saura et Chantai Marfaing (2) (je
t'ai déjà dît que j'aime ce peintre avec
une passion sans fard).
Jette tes devoirs aux égouts et tes cauchemars sur tes
toiles ô monstre provocant au pipi de carmélite.
Besos.
F. Arrabal
(1) Antonio Saura ; peintre espagnol, né
en 1930. (2) Chantal Marfaing épouse du peintre André
Marfaing, née en 1925 à Toulouse.
Avril 1988
Cher Baltazar,
l'm. in Madrid, comme tu vois. Ai vu Roi.
Adossé contre le mur de l'inconfort j'ai créé
un nouvel habit d'invité : le " pullover " avec
ours blanc sur la poitrine.
Si à chaque séjour en Espagne le Roi me reçoit
dans son Palais je deviendrai comme un maréchal soviétique
aux malveillantes sourdines.
Je ferai tonner les crânes inquisitoriaux à l'abri
des rideaux de couleur brique. Rien n'agite la transparence dans
cette Espagne d'aveugle vaillance et de barbares pestilentiels.
Fouettela, en avant Marquis, puisqu'elle confesse aimer cette
agonie. Besos.
F. Arrabal
10 mai 1988
Cher Baltazar,
Je prie NotreSeigneur, mon très cher condottiere, qu'il
soit avec toi. La vie est là. Afin d'apprendre à
mieux t'entendre je veux que tu collabores à mon prochain
efímero pánico (happening pour les fans initiés).
Des sons de cithare et des bruits de ventre doivent somptueusement
émerger de ton décor comme un pétillement
dans le vent. De ce mystérieux voyage accompli les pieds
dans la pluie et des colombes plein des poches, doit poindre
le deuil des parasols. Fais filer tes robes par des esclaves,
mécréant. Et pense au théâtre, pas
à l'amour. N'oublie pas que tu as une âme à
peau d'orange. Que l'écume de basses vagues retombe sur
ton scepticisme, mon adoré tisonnier glauque et autre.
F. Arrabal
juin 1988
Cher Baltazar,
Mon chemin aux carreaux d'or s'est croisé à
nouveau avec celui de Laurent Broomhead (1). Nous avons pris
l'avion ensemble pour Madrid dans des tourbillons de lumière.
Que sa bouche soit bénie ! tu fus presque toujours notre
sujet de conversation.
Pourquoi t'estu drapé de méfiance avanthier ? Lady
Di est quand même honnête !
Je te tends les bras dans le silence.
F. Arrabal
(1) Laurent Broomhead : frère du directeur de la Galerie
du même nom, né en 1950. Journaliste à la
radio et sur les chaînes de télévision.
9 décembre 1988
Cher Baltazar,
Viens dans le jardin nocturne de Kasparov (1). Il est à
Paris... et sur tous les navires !
Une troupe de petites filles à l'abri des rideaux sourit
avec une douceur d'ambre. Vive le jeu d'échecs
Au pied de la Tour.
F. Arrabal
(1) Garry Kasparov : joueur d'échecs russe, champion
du monde, né en 1964.
10 décembre 1988
Il fait mardi, cher Baltazar, aujourd'hui 10 décembre
1988, aux accords mouillés et aux faces identiques (Alechinsky
t'adore (1)... pourquoi ?)
Dans nos cúurs les promesses d'un vent frémissent.
Besos.
F. Arrabal
(1) Allusion à des dédicaces d'Alechinsky, sur
des livres appartenant à Baltazar.
15 décembre 1988
Chère germination,
Ionesco (1) prépare le texte pour notre livre (2).
D'écarlates gibets façonnent des tristesses câlines.
Comme un navire au port j'attends ta lettre.
F. Arrabal
(1) Eugène Ionesco : dramaturge français, né
en 1909. (2) Ionesco étant malade, le livre n'a pu se
faire.
non datée
Cher Baltazar,
A quoi bon tant de rats ? Un seul suffit quand il nous aime.
Et de plus Michel Wittock (1) est un " flamingo " rose
comme Divine, beau comme King Kong, généreux comme
Mécène et talentueux comme Bobby Fischer (2). Amen
! J'aimerais qu'il se marie avec MarieAntoinette après
l'adieu suprême des mouchoirs. La postérité
fait naître les souris, l'adversité seule éprouve
les rats.
Je te mords avec mon museau de rat d'égoût, Evêque
des catacombes.
Besos.
F. Arrabal
(1) Mécène bibliophile. Fondateur
de la Bibliotheca Wittockiana à Bruxelles. (2) Boby Fischer:
Américain champion du monde d'échecs, né
en 1943.
non datée
Cher Baltazar,
Pouperon (1) vient aprèsdemain à 2 heures. Sois
là aussi, please ! mais à 11 heures, à l'aube
pudique de l'infini. (Tu sais que je me lève tard comme
le scorpion.)
Je fais Péché maudit (2) avec Cortot chez Pouperon,
riche de son imprimerie gorgée d'éternité.
Astu des nouvelles fraîches et humides de Masurovsky (3)
? J'ai quelques livres pour notre nuage roux (Watsky) (4)...
Peutêtre Miotte (5) peutil les lui apporter via les ciels
mornes transatlantiques.
Besos, hantés de corbeaux.
F. Arrabal
(1) Patrice Pouperon : peintre et éditeur, né
en 1942. (2) Edité par la Garonne (1989). (3) Gregory
Masurovsky : graveur américain habitant Paris, né
en 1929. (4) Joshua Watsky : ami new yorkais de Baltazar et d'Arrabal,
qui a joué dans des pièces d'Arrabal, né
en 1960. (5) Jean M io tte: peintre français. né
en 1929.
non datée
Cher matelot Baltazar,
Bravo pour le Balthazar avec " H " (1) et vive le
DailyBull trop beau pour ne pas être divin.
Il y a longtemps que tu aurais dû belgiser tes pompes et
tes fondations vertigineuses, Dali, comme une vache espagnole,
provoquait Magritte en prétendant qu'il ne pourrait pas
réussir avec un nom belge. Mais les noms belges, dans
une mer immobile, sont mexicains comme les Philippins sont assyriens
(consulte le poète Angel Berenguer (2)).
Tu me dois tout y compris ton nom (n'oublie pas le timbre de
2,20F).
Sous le ciel automnal d'un Paris au mois de mars perlé
d'ailes de cigognes ! je te dis : il faut refleurir.
F. Arrabal
(1) A propos de Façons de voir, texte inédit
d'André Balthazar, illustré de lavis de Julius
Baltazar, Editions du DailyBull, La Louvière, 1987. (2)
Angel Berenguer spécialiste d'Arrabal, Espagnol, né
en 1942.
30 janvier 1989
Lettre express
Cher Baltazar,
R.A.S.
F. Arrabal
Paris, 22 mars 1989
Cher Baltazar (1),
Je réfléchis...
Aije médité sur la réalité de tes
tableaux ?
Me suisje senti frère de l'úuvre ?
des traits ?
de la peinture ?
de la goutte d'acrylique ?
du nuage qui passe ?
L'esprit vide, libre de toute pensée, aije contemplé
ton úuvre et recherché l'inconscience originelle
?
Le peintre (toi) tientil en plus haute estime ce qu'il y a de
plus douloureux ?
Tes désirs s'adaptentils à ton inspiration ?
Veuxtu au contraire pénétrer dans le paradis des
incompris ?
Aspirestu à te délecter ?
Ambitionnestu d'être aimé ?
Grâce à ton úuvre, te déprendstu de
tout pour retourner à ton essence ?
Affamé de figuration, te rassasiestu d'apparences abstraites
?
Tes toiles en se succédant les unes aux autres provoquentelles
l'élan charnel de l'incarnation ?
Cherchestu une explication plausible au mystère de la
création ?
Les morsures de la célébrité dévorentelles
ton appétit d'éternité ?
En quelle zone de ton cerveau ton inspiration atelle son siège
?
Tes tableaux suscitentils en toi des visions d'éternité ?
Entendstu des chants tandis que tu les exécutes ?
Croistu voler ?
Tes traits sur la toile représententils les signes de
la plénitude ?
de l'éphémère ?
Pourquoi peinstu ?
Quel est ton destin dans le chaos de la vie ?
Créestu un jeu de miroirs pour supporter tes angoisses
?
Te souvienstu de ton lointain passé de bébé
inapte encore à saisir un crayon avec mélancolie
?
Peuxtu vivre sans ton úuvre ?
Ton intelligence s'affirmetelle lorsqu'elle saisit ses sentiments
contradictoires ?
Le cadre vide symbolisetil la mort ?
Le tableau peintil la vie ?
La plénitude de ton úuvre t'arrachetelle à
l'ultime dénouement, un espoir téméraire
?
Ton art atil été engendré par le flux de
tes sentiments ?
Ce flux atil été modifié par tes dons ?
La répétition de gestes appris, de plus en plus
subtils, transformetelle ton úuvre ?
La beauté éclatetelle avec la persévérance
?
L'épanouissement de tes taches
l'aisance de tes traits
dressentils une cime immaculée de splendeur et de félicité
?
***
Comblé par l'équilibre clos de ton úuvre
suisje devenu fluide, ténu, impalpable comme la brise
?
N'oublie pas d'acheter du chorizo pour mon goûter (bis)
Besos.
F. Arrabal
(1) Lettre ayant servi de préface pour le catalogue
de l'exposition Baltazar à la Galerie Arnilys à
Bruxelles, 1991, puis éditée en tirage limité
par J. Matarasso, Nice.
2 mai 1989
J'ai vu ton badge pour l'Ecole Diderot.
Quelle audace ! monstre !
Bravo. Ecolièrement tien,
Besos cancre de mon coeur.
F. Arrabal
Ecole primaire de Vitry où les enfants de Baltazar
étaient scolarisés.
Sevilla, 23 mai 1989
C'est ta destinée, conquérant, de prendre la
peinture comme un château fort. A l'assaut ! Tu n'as qu'à
le garder. Tout ce qui arrivera de barbare dans ses murs par
tant d'impulsion suscitera des tableaux interdits. Lorsque tu
dévasteras ses jardins avec des chiens de flammes, n'oublie
par l'Orient. Galonné d'or, tu peindras les éclipses
nacrées, les racines tremblantes, les fleuves bondissants,
les horizons offerts et les corps fouaillés par la haine
des esclaves (1).
F. Arrabal
(1) Lettre publiée dans le catalogue de l'exposition
" Propos à propos de Baltazar ", Tufts University,
1989.
non datée
Cher Julius révolutionnaire,
Aujourd'hui 13 juillet (147) je fête tes 40 ans avec
des lampions, mon cher Lambion. San Sebastián, glissant
sur l'azur des corolles, attend ton arrivée bicentenaire.
Je comprends l'impatience de ta chère mère (je
baise respectueusement ses lèvres). Son génie devait
naître le 14 à la Bastille... mais elle n'a pas
pu retenir le fruit de ses entrailles telle Jeanne la Folle mère
de Charles V.
On me propose 12 MO F pour notre télécarte signée
BAL< (OU ARRA) (1)/TAZAR
Je me mire et je me vois avec l'assurance tenace du mois de novembre.
Dans la mer imaginaire je revois ta silhouette.
F. Arrabal
(1) Télécarte avec un texte
d'Arrabal au verso, éditée par FRANCE TELECOM.
Septembre 1989
Onde farouche,
Je suis passé avant les vacances à la librairie
Blaizot (1)Ö j'ai vu, relié par un " avant-gardiste
de chocÖ et si chic ", des livres à toi
dans un grand nonchaloir aux cieux ultramarins.Tu es le tchou-tchou
(2) de la maisonÖ j'en suis jaloux et dévoré
de punaises. Il devrait éditer notre recueil Comment battre
son enfant à l'heure du thé (3). Il pleut des panthères
voluptueuses.
F. Arrabal
(1) Georges Blaizot : libraire et éditeur français,
né en 1947. (2) Allusion à l'éditeur
français Tchou. (3) En cours de réalisation.
Texte en collaboration entre F.A. et J.B.
Septembre 1989
Très belle typographie de Daros (1) quel as !
à la robe d'ombre.
Je veux mes exemplairesÖ now !Ö mais je préfère
l'Auvergne pour les couvertures.
Apporte-moi tes crayons bouddhistes à incantation de silenceÖ
je veux signer avec eux.
Besos rouges.
F. Arrabal
(1) François Daros : typographe français,
né en 1942.
1989
Cher Baltazar dans l'infini,
Je glisse ce mot sous ta porte (et sous la lune éphémère)
pour ne pas te réveiller. Ton train ne part que vers midi
comme un oiseau sacré. Tu trouveras quelques petites monnaies
du pays : ne fais pas trop de folies ! A New York je
verrai Watsky, l'innocence en paix, je lui donnerai les documents
pour l'exposition.
Bonne route !
F. Arrabal
(Attention voici les baisers enflammés du Gulf-Stream !)
F. Arrabal
New York, 20 octobre 1989
Cher Baltazar praticien,
Quand a lieu ton exposition de peintures sur papier chez Olivier
Nouvellet ?
J'aimerais, pour le catalogue, faire un dialogue, comme un frou-frou
de fêtes et de chiffons avec Kundera (1), vite ! vite !
As-tu donné mon adresse new yorkaise à Michel Déon ?
J'ai vu Tonnie Zwicker (2)Ö mais je partage mon temps entre
Tom O'Horgan (3), Gabriel Halosi (4), Max Ferra (5) et Thomas
Colchie (6).
A Genève, est-ce la rougeole (7) ?
Mon âme est esseulée et ensablée.
F. Arrabal
(1) Kundera : romancier tchèque,
né en 1929. (2) Tonnie Zwicker : marchand de livres
d'artistes à New York, né en 1928. (3) Tom O'Horgan :
metteur en scène de théâtre new-yorkais,
né en 1932. (4) Gabriel Halosi : peintre espagnol,
né en 1940. (5) Max Ferra : directeur du théâtre
Intar de New York, né en 1938. (6) Thomas Colchie :
agent d'Arrabal aux USA, né en 1946. (7) Allusion à
une exposition de Baltazar, Galerie Ramoniagius à Genève,
1989.
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