suite III

ARRABALESQUES

LETTRES
A
JULIUS BALTAZAR

F. ARRABAL

 

 

Février 1993

Querido fougueux clairon,

Je sculpte sur le festin... puisque je devrai passer à New York et peutêtre " faire un saut " à Montréal. J'irai voir Roland Octemaud ton ami génial armé de lanières et de narines incertaines. Sur les hirondelles déclinantes des glycines je crierai Vive le baseball !
Et ton exposition montréalaise... que devientelle ? La ramille sanglote.
Privé d'orgueil je m'étiole entre les pattes de mes juments. Envoiemoi (SWIFT !) adresse, téléphone et marque de préservatifs de Roland... sans oublier les numéros des nénuphars de ses testicules.
Je compte jusqu'à 3... après jusqu'à 7 etc.
Je baise tes doigts candides et tes locomotives.

F. Arrabal

 

 

 

Avril 1993

Cher trappeur en partance pour le Québec,

Voici le texte, ô Venise des pôles, pour ton exposition à la tranchefil. ... et quelques rêves pour ton ami. Pour ne pas le troubler je supprime la partie la plus cauchemardesque de tous mes rêves et mes sanglots.
Si tu es à Montréal le 28 je t'y rejoindrai. Une diligence 747 m'y amènera de New York en écrasant les ronces. (Je relis Camilo José Cela du plafond à la cave. Je prépare des panégyriques en longs cortèges. Il mérite une douzaine de Prix Nobel... mais il n'en a eu qu'un. Quelle époque mesquine et platonicienne !)
Chez Broombead exposerastu le triptyque (je songe au Gréco !) ? Que ta bouche soit trahie car elle est adultère... comme celle de Rémy de Gourmont.
Je te salue mes talons sur l'épaule.

F. Arrabal

 

 

 

Mai 1993

Baltazar aux pendules vertes,

Moi je suis à l'heure comme les dahlias des forêts.
Je suis fou de jalousie ! Je connais le désespoir des transatlantiques et des princesses malades de l'utérus.
Je rêve de ta bibliothèque à l'ombre des baleines. Comment faistu pour que tes Arrabeaux soient parfumés d'extase ?
Les reliures sont si superbes que je somnole entre les quais de l'émerveillement. Chaque livre s'oriflamme de voyages sousmarins. Alain Lobstein mérite quelques tonnes d'encens et mille baisers dans l'entrejambe. Quelle complicité avec Lobstein et Devauchelle (1) ! Je veux visiter leurs ateliers goutte à goutte. Tes toiles et mes textes se marient avec une robe de Bombay filée par des mormones.
Je t'embrasse, mon vaisseau bombé.

F. Arrabal

(1) Alain Devauchelle : Relieur français né en 1944.

 

 

 

Juin 1993

My dear alcôve couleur de paradis.

Je voudrais apporter à Lobstein (1)... à relier de pierre et d'estocade :
Me pudre tu agonía.
Huevo filosófico.
Biographie d'André Breton poète.
La puce.
Rêves d'insectes.
Je réfléchis...
Cinco sonetos.
Cérémonie pour une chèvre sur un nuage.
Liberté couleur de femme.
Estce trop ? Je suis novice comme la Grande Ourse. Tu es sûr qu'il acceptera de faire des échanges à l'eau irisée ? Je semis heureux comme le cheval de Caligula.
Je te salue ô centaure moderne massacreur des sept planètes

F. Arrabal

 

 

 

J'adore les Bradel : qu'il réalise pour toi, aux quatre fronts, des horizons.

(1) Alain Lobstein : Relieur français né en 1927.

 

 

 

Juin 1993

Kou Kou C'est moi bello Baltazar

Brevísimo : L'homme qui dort (1) danse en almée. Le texte d'Odile Massé (2) et tes dessins ont l'âme pleine de pluie.
Quand feronsnous la signature pour notre Rougerie sur le corps frileux de tes admiratrices ?
Je serai planète dans ton firmament ces tempsci. Adelante hombre de oro aux luzernes.

F. Arrabal

(1) L'homme qui dort, Fditions Aencrage et Cie, 1993, illustré de 3 reproductions d'encre de Baltazar. (2) Odile Massé : poète, comédienne née en 1950.

 

 

 

Junio 1993

Fax To: 0733147 26 7169

Je ferai des courses demain comme navire au port. Arrive, por favor please à 13 h, flottant entre des langes... avec du pain. Thanks. Peter Sempel (1) appelle.
J'ai rapporté de Galice un chorizo exquis aux bretelles versicolores... et un lézard aux yeux mouillés.
Ne roule pas trop vite vers l'éternité.
Je t'embrasse sous les cillements de paupières.

F. Arrabal

(1) Peter Sempel : Metteur en scène de cinéma, allemand, né en 1956.

 

 

 

non daté

Fax to : N` 47 26 7169

Arrivé dimanche 18VII1993 chez les Pouperon via Nice (Claudine) et Pignans (Miote). On fêtera ton anniversaire en agitant nos rayons de lune devant notaire.
Apporte ta caisse à outils pour fêter (encore !) la galaxie Lirac ses oignons et ses chevaux par procuration.
Je t'embrasse, ma mince fille ailée.

F. Arrabal

 

 

1993

Fax para 07-331 47 26 71 69

Diaphane Julius,

Je pars vers Saint-Paul-de-Vence because B.H.L. et Dombale.
Je retourne après-demain à l'heure du " passe et dédaigne ". Je rends mes soucoupes volantes.
Adieu mon biscuit à la cuillère.

F. Arrabal

 

 

 

1993

Enviar Fax n° 07-331 47 26 71 69

Querido prunelle,

Je voudrais remercier André Villers sur la foi de grimoires. Son livre-catalogue est une agate aux délices.
Quelle compagnie !Ö qui monte, qui monte !
Je m'arrondis sous ses joncs. Passera-t-il chez les Pouperon à la tombée des feuilles ? Il faut qu'il joue dans mon film le rôle d'un cygne ivre de sa typhoïde (fièvre).
Je t'embrasse comme une rude aïeule.

F. Arrabal

 

 

 

1993

Julius nimbé de péchés,

S'il n'y a pas d'avalanche de fleurs noires couvre-toi et regarde au-dehors l'incantation du vide.
Merci ! gracias gracioso ! pour la page de couverture. Il faut faire figurer le titre
Adieu, Babylone !
" Liberté couleur de femme "
poème cinématographique
Ta gravure : " l'onde impérieuse du sommeil " d'après la poésie occitane de René Nelli (bilingue).
Rougerie vient d'être nommé Le Prince des éditeurs par F. Arrabal pendant son sommeil avec Omar Khayyan.
Adiós mon diabolique rhododendron des quatre saisons.

F. Arrabal

 

 

 

1993

Enviar al Fax n° 07-331 47 26 71 69

Cher tireur de rideaux,

Je t'écris à rideaux tirés.
Ne pouvant défendre Jean-Edern H. sous les pavois (Ö je ne dispose pas encore du don d'ubiquité), je te prie de prier (et vice versa) pour lui au creux des vagues.
J'imagine Michel Déon, scintillant de courage, éclaboussant de son mépris (armé de l'épée) cette bande de fripoulles. J'écoute au galop l'odeur familière de l'imposture des anti-Edern sans nez ni oreilles.
Je t'embrasse sans tresses de fileuses.

F. Arrabal

 

 

 

1993

Dear couille de Mai,

Viens mardi à 14 Hector avec Rougerie et son agate (je ferau un búuf mugissant à la mâchoire en fleurs). N'oublie pas Roland Octernaud et son île des Tupapaüs (Timor oriental). Je finis mon romanÖ apprivoisé sur l'air des lampions. Je passerai voir ton exposition paré de la lune en roue de paon. Tu ne trouveras pas chez ton quincaillier L'infini. Il est rustique comme le vitrail. Mes lettres (de moi à toi pour mieux s'entendre) se détachent en anglais raccourci. Besos à Roland et RougerieÖ le mois de juillet le permet.
Je te salue au retour des soudards sabre à la main.

F. Arrabal

 

 

 

1993

Fax para el número 07-331 47 26 71 69

Je t'ai lu – tu le sais -, le premier, des passages de ma
Lettre à José María Aznar
Avec copie à Felipe González (1)
L'éditeur voudrait ton opinionÖ fraîcheÖ en diadème. Nimbé de mystère, ton " papier " fermera le livre comme un boudoir d'amoureux.
Mon mouchoir en sang, je te dis au revoir.

F. Arrabal

(1) Aux éditions Espasa Calpe, Madrid.

 

 

 

1993

Fax para el Señor Baltazar
Fax : n° 07-331 47 26 71 69

Au penchant de ta destinéeÖ je te cajoleÖ Tu vas recevoir par D.H.L. deux billets (avion) Paris – New York pour le mariage de Lélia. Vite ! deviens milliardaire pour me payer mes " avances ".
Roger Caillois anoblit son souvenir par des fleurs palustres.
Prends-en de la graine, monstre !
Je t'embrasse au tipp-ex.

F. Arrabal

 

 

 

1993

Carísimo empereur humide de juin,

Saute sur ton vélocipède, évite les cosmonautes, faufile-toi entre les cornemuseuses et achète L'Infini.

Il y a une surprise sans soutien-gorge pour toi. Lundi il y aura (at home) des tournedos grillés recto-verso comme les intermondes. Remercie ma belle-mère en embrassant ses pieds de biche. Si tu préfères des langoustes-minute fais vite, envoie un messagerÖ N'oublie pas que les marchands de jouets ferment à l'heure de la blédine.
ChiaoÖ bacciÖ depuis le cimetière de Tivoli.

F. Arrabal

L'Infini : Revue publiée par Gallimard et dirigée par Ph. Sollers, dans laquelle ont été publiées plusieurs lettres de F.A. à Baltazar.

 

 

 

non daté
(1993)

Enviar el fax n° 07-331 47 26 71 69

Pour Julius Baltazar,

Cher Julius Ier,

Hier après ton appel, je suis parti pour l'Espagne. Me voici !
Je viens de rater l'avion du retour : alerte à la bombe. Suis malheureux. Il n'y a que toi qui puisse présenter mes excuses à mes amis (chers) Touzit (1) and Rougerie.
Je ferai les signatures dès mon retour. Je me fais une obligation de compenser mon retard par le soin et les attentions que j'y apporterai.
Besos and helicopters.

F. Arrabal

(1) Touzot Jean : Libraire et éditeur parisien.


POSTFACE

HOMMAGE À ARRABAL

On a vu des joueurs pour qui rien n'est sérieux. Et on a vu des hommes qui bravent les tribunaux et la prison. Mais on voit rarement des joueurs qui ne prennent rien au sérieux et bravent les tribunaux et la prison. Même s'il défie Franco et Castro, Arrabal n'est pas un contestataire, un prêcheur militant ; c'est un homme qui joue ; l'art tel qu'il le conçoit est un jeu, et le monde devient un jeu dès qu'il le touche. Mais ce siècle est un terrain interdit aux jeux, une trappe creusée pour les joueurs. Et ils passèrent des menottes aux fleurs, cette pièce inspirée par les prisons de Franco, est la première que j'ai lue de lui ; c'était à Prague où d'autres maîtres de prisons régnaient alors ; je me disais : un jour, nos horreurs seront oubliées, mais cette pièce d'Arrabal, cette merveille sale, orchidée d'imaginations dépravées, cette magnifique fleur fétide du mal, cette pièce restera. Je me suis trompé, bien sûr. Ce n'est pas cette pièce, hommage suffocant à Sade, qui restera, mais les images d'Epinal du nouveau rewriting de l'histoire, lesquelles, dès aujourd'hui, imposent leur vision édifiante des décennies passées car, du ventre de ce siècle, sérieux et bête, ne naîtra qu'un sérieux encore plus sérieux, une bêtise encore plus bête. " Le monde est devenu mortellement, absurdement sérieux ", a dit Gombrowicz à ses critiques et ils l'ont applaudi en le transformant surlechamp en écrivain sérieux à mourir. Comment s'appelle l'étoile sous laquelle vous avancez, ô Arrabal ? Mary, AntiMarx, Tocqueville, Sartre, Mandela, Bush ? Rien ne vous est plus indifférent que cette honorable mafia de l'Histoire. Votre étoile porte le nom de Cervantès. Quand, un jour, vous l'avez avoué en levant solennellement la main vers le firmament, le public autour de vous (public des Marx ou des AntiMarx ? n'importe), croyant entendre une charmante incongruité, éclata de rire. (Vous le savez bien : on réussit à les faire rire seulement aux moments où l'on est le plus sérieux.) Avec la lumineuse clarté du nonsens, vous avez ensuite exprimé le même aveu dans La fille de King Kong, le dernier livre que j'ai tu de vous. C'est un romanjeu, et chacun des jeux, football, rugby, échecs, est une prison de règles belle comme la forme exquisément accomplie. Contrairement au joueur d'échecs, l'artiste s'invente des règles luimême pour luimême, étant à la fois l'architecte de la prison et le prisonnier. La fille de King Kong : cinquante chapitres dont chacun (jamais plus long que trois pages) contient : 1) un fragment de l'histoire de la protagoniste ; 2) son évocation de Cervantès (jamais plus longue qu'un paragraphe), 3) un ou deux proverbes (à l'instar de ceux de Sancho) et 4) une phrase sibylline à la fin. Les jeux sont dangereux : il y a des proses, des mécanismes d'écriture si savamment, si austèrement, si désespérément ludiques qu'on y meurt étranglé d'ennui. Comment avezvous réussi, ô Arrabal, avec les règles monacalement sévères et régulièrement appliquées, à rester si impudiquement drôle ? Comment avezvous fait pour qu'un personnage irréel et impossible, tombé de la roulette des règles et des calculs, m'ait ému à tel point que j'ai lu ses aventures totalement absurdes sans pouvoir m'arrêter, d'une seule haleine ? Elle est éduquée dans un internat religieux, devient putain, réussit à égorger ses deux maquereaux se sauve en Amérique ; le vieux patron du gang la poursuit, veut la tuer et finit par être séduit : pas par son corps, ni par son âme, mais par son amour de Cervantès, le dieu de ce roman. Dans le dernier chapitre, le patrontueur est juché sur un âne, la pulaincervantophile sur un cheval et ils s'éloignent, l'un à côté de l'autre, sous la toile d'étoiles, au loin, dans les prairies d'Amérique. 0 Cervantès, notre père, que ton nom soit béni, reste avec nous, car sur la terre, celle terre mortellement sérieuse et qui ne nous aime pas, nous sommes esseulés et n'avons que toi.

Milan Kundera