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Dramaturge, écrivain, peintre, cinéaste et «satrape de la pataphysique». Naît au Maroc en 1932. Grandit en Espagne avec la dictature militaire. S'installe à Paris en 1955. En 1962, fonde, avec Roland Topor, le «Mouvement Panique». Auteur de quelque cent pièces, romans, essais, recueils de poèmes (ainsi que 150 livres pour bibliophiles, illustrés par Dali, Picasso, Saura..), dont : Fando et Lis, Guernica, Le Grand Cérémonial, Lettre au Général Franco (du vivant de l'intéressé), Le Jardin des délices, Baal Babylone (dont il tire le film Viva la muerte), Un esclave nommé Cervantes, Le funambule de Dieu. Porté disparu (roman) vient de paraître chez Plon. Samedi- Première de Pina Bausch Pina en coulisses savoure l'instant de l'unanimité et de l'apothéose. Je n'interromps pas le cours de mes émotions. Pas même au lit. Je relis, avant de m'endormir, une nouvelle génialement fade de Raymond Carver. Cette «première» me fait penser au dernier ! déjeuner panique. J'avais demandé à Topor et à Jodorowsky : quels sont nos dragons ? (Newton, après avoir découvert la théorie de la gravitation universelle s'était offert une expédition dans les Alpes. Pour y chercher... des dragons ! Et ovationné par tous.) C'est-à-dire : Quelle est l'actuelle conviction unanime qui dans quelques années paraîtra étonnante ou risible ? Topor avait répondu du tac au tac : L'amour !... c'est une invention de la police. Ai-je entendu le mot «fade» au milieu de la foule enthousiaste ? Un blasphémateur ? Il y a un millénaire, le poète Sikong Tu vivait en odeur de sainteté. Il ne créa même pas le «fadisme», malgré le culte qu'il vouait à l'insipidité : L'homme est fade, déraciné... Tout ce qui a une saveur s'épuise, devient sec. La fadeur s'approfondit peu à peu... Elle semble sans fin, inépuisable... Pendant l'entracte, au Théâtre de la Ville, Dominique F. signale son ex : «C'est celui-là, qui a le crâne rasé.» Hier, il fixait des anglaises postiches à sa moumoute. Aujourd'hui, il désinfecte son passé insipide au Coca- light. Rimbaud a bien avoué «Je suis tombé amoureux d'un porc : Verlaine.» Je t'aime, Pina, comme il y a vingt-quatre ans, à Bochum, avec Maria Schell. Der turm von Babel ! Dimanche - Les pendus de Botticelli L'avion qui vole vers Florence est comme la lumière. Il effectue son parcours en toute indifférence. Parabole d'un inexorable destin. L'avion tombe ! A vrai dire, il est aussi dangereux qu'une chambre sur jardin botticellien. La brutale répression des Pazzi bouleversa l'enfant Machiavel. Mais pas Botticelli. Il exigea d'être payé 40 florins pour chaque «Médicis» pendu surgi de son pinceau. Oubliés florins et pendus, on voit aujourd'hui resplendir la naissance botticellienne du printemps. Dans l'avion, le bruit incessant finit par effrayer. Le silence éternel des espaces infinis troublait Pascal. Lundi - Préservatif ou bâillon? ...se demande mon amie biologiste roumaine. Suis-je nymphomane ou frigide ? A force de me mépriser je verse dans l'arrogance. Je ne suis qu'une jeune femme qui rêve d'être mère entre deux préservatifs. Parfois je fais la sieste en m'étendant sur la mer Noire. Passant subitement du noir au rouge : je voterai chez moi quand ils fermeront leur bec. Le libre choix, l'angoisse. Le désespéré ne choisit ni ne vote. Elle m'apporte un journal de Bucarest. «Formidabilul Arrabal». Mais... les racines latines de ce mot sont «formidabilis» (redoutable), «formido» (peur) et «formo» (chaleur). La sueur de l'effroi ! Le Panique ! N'importe quel insecte (ou arachnide) émeut plus (paniquement) que les monuments les plus solennels. Oh ! macro-palais pharaoniques de Ceausescu... Subtils élytres du scarabée, élégantes antennes du cafard, gracieuses pattes velues de l'araignée... En les contemplant, je sens l'univers comme l'exception de lui-même. Arrabalesque : on peut traire les poules. C'est possible. Mais auparavant, il faut chasser les poussins ! Mardi - Roberte ce soir... ... se laissant «manipuler» par ses jeunes amants en présence de son mari. Roberte s'appelle Denise. Elle sourit avec intelligence : ce sont les fantasmes ostentatoires de Klossowski, il faut les respecter... Enfermée dans un camp nazi, j'ai renié la philosophie pour la première fois... Elle ne sert à rien dans de pareils moments. Presque centenaires, les Klossowski continuent à se vouvoyer : C'est aussi une marque de respect de dire vous à Pierre... comme je le faisais avec ma mère. Il y a soixante ans en Espagne, les partisans du national-syndicalisme («vertical et franquiste») essayèrent, sans succès, d'imposer le tutoiement. A une époque où les meilleurs amis des prisonniers n'avaient jamais entendu parler d'arrestations... Il y avait tant de gens chauvins un zéro entre les dents ! Quelle gangrène que la suffisance nationale. Donnez-moi vos hommes qui désirent avec une telle ardeur respirer la liberté. Je lève pour eux ma torche à la Porte d'Or. Les vers d'Emma Lazarus sont gravés sur le piédestal de la statue de la Liberté. La politique d'immigration illimitée de 1904 à 1914 a enrichi les Etats-Unis d'un million de nouveaux venus. Ils ont joué un rôle capital. Ils ont contribué à la vitalité du pays. Ils lui ont donné beaucoup plus qu'ils n'ont reçu de lui. L'univers n'existe qu'en tant qu'addition d'éléments singuliers, proclame la pataphysique. Aujourd'hui enfermés dans des camions, les candidats à l'exil clandestins meurent par asphyxie. Ce sont les victimes d'une éthique-fiction établie par...personne : le statut de la Liberté. Arrabalesque : l'émigré ressemble surtout... à lui-même. Et à tombeau ouvert ! Mercredi - Le bel hold-up Avec un rire édénique, le groupe me demande où se trouve la gare Saint-Lazare. J'explique. Le jeune homme aux souliers vernis blancs sort un revolver. S'agit-il de drogués ? Presque avec bonheur je leur remets ce que je porte sur moi. Etait-ce un jouet, ce pistolet ? Le poète américain Benjamin Ivry (avec qui je partage tant de souvenirs !) m'informe : à New York, 20 % des élèves vont aux lycées et collèges munis d'armes à feu. Les académiciens français entrent l'épée à la ceinture dans l'enceinte de l'Académie. Le dernier philosophe à enseigner arme au côté comme un mousquetaire fut sans doute Emmanuel Kant. Bien qu'il n'ait pas su se servir de son glaive magistral quand il dut relever le défi du premier touriste américain de Koenigsberg. Je rêve qu'un policier franquiste (encore ? jusqu'à quand ?) me poursuit : il dit que je suis Adam. Il me poignarde (dans le nombril !) avec la flamme d'une bougie. Pourquoi les peintres se sont-ils obstinés à imaginer Adam pourvu d'un nombril ? Jeudi - Fando adolescent Encore une fois je rêve de la guerre civile espagnole. Un adolescent (Fando, moi) : je tiens entre mes mains une locomotive en bois. J'aspire au bonheur des fauves traqués. Je marche difficilement parmi les poutres en feu. Elles s'écroulent à mon passage. Lorsque je me réveille je pense à mon père condamné à mort. Je me demande à nouveau : et si, après son évasion, il était encore en vie ? L'immortalité serait-elle héréditaire ? Pourrait-elle m'embrasser tantriquement comme l'arc-en-ciel ? Lénine déguisé en «Karpov» aurait voulu, lui, embrasser le dadaïste (et ses arcs-en-ciel !) à Zurich. Le professeur Monreal assure que Pol Pot aurait voulu jouer ma pièce «Fando et Lis». S'il avait été l'adolescent Fando sur une scène parisienne, la géopolitique cambodgienne en aurait-elle été changée ? Ou bien le théâtre contemporain ? Même si un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Victime d'un tragique coup de dés, Iva (le Wilhem espagnol) mourut sur le coup. Angel Alonso (le Robert Hossein catalan) resta plusieurs semaines entre la vie et la mort. Comme je suis athée, je n'ai jamais prié, pourtant, dans les moments de plus grande souffrance, j'ai compté de un à cent en une sorte d'oraison. A-t-il retrouvé le rythme de la vie grâce à Pythagore ? Suffit-il d'une étroite passerelle entre douleur et incohérence au seuil de la mort ?...pour s'écarter du vide ? Vendredi - Sexes A Philadelphie un jeune universitaire, afin de fuir ses appétits voluptueux, a soudé son sexe avec de l'étain. Ptolémée en voulait un en or. Voici vingt-trois siècles le «philadelphos» (celui qui aime sa sur) avait élevé un phallus de soixante-dix mètres. Il le fit défiler sur un char. Le grand-père du roi d'Espagne, Alphonse XIII, jouissait d'un solide appétit sexuel. Il avait proféré une évidence : «la beauté dort». Il avait fait fabriquer un divan à ressorts animé d'un mouvement mécanique. Non pas pour endormir ses maîtresses, mais pour scander le rythme de la copulation. Cette cadence ne les faisait pas mourir de bonheur ou de frayeur. Pas même de rire. Les Romains appelèrent «priape» l'obélisque de Ptolémée. L'homme romain (homo, hominis) n'était «vir» qu'en érection. Pline, retors, qualifia le phallus de «médecin de l'envie». Certains artistes croient que l'inspiration peut survenir grâce au travail ou à la volonté. Même si l'on ne peut ordonner au pénis de devenir phallus. Entre pile et face. Tel un chant du cygne ? Je pars pour les festivals cinématographiques de La Rochelle Vitoria et burgos. Mes hommages... paniques !. Fernando ARRABAL |