Vente Breton, misère de la poésie,
par Fernando Arrabal

Hommes d'affaires et inconscients pourront se partager, et même pas en flagrant délit, l'héritage de Breton. "Prenez et mangez, ceci est mon corps"et cela le revolver à cheveux blancs.

Tout sera vendu aux enchères à Paris, capitale de la douleur. "Tout doit disparaître !", criera, gouailleur, selon la tradition, le fourrier de la débandade et de la dispersion.

Tout sera liquidé, parti, et les frais répartis. Livres de bibliophilie, lettres, lithographies, gravures, tableaux et autres objets surréalistes.

L'ensemble, dépecé et, sinon pillé, éparpillé, parviendra au plus offrant. A l'Hôtel Drouot ou au diable Vauvert, partout où l'on encense le veau d'or.

En 1927, André Breton a écrit Introduction au discours sur le peu de réalité.

Pendant près d'un demi-siècle, Breton, dans le mythique "42, rue Fontaine", recevait en célébrant le rite du verre de rhum blanc et de la charmeuse de serpents. Il a habité cette retraite monacale depuis 1922, deux ans avant de rédiger le premier Manifeste du surréalisme, jusqu'à sa mort, en 1966, à l'âge de 70 ans.

Que l'on n'ait pas réussi à créer une fondation ou un musée avec tout ce que le poète a engrangé grâce à la clé des champs est un outrage pour la culture et un défi au sens commun.

En 1926, André Breton a écrit Légitime défense.

Pendant trois ans j'ai assisté quotidiennement à la réunion présidée par André Breton. A La promenade de Vénus ont été rédigées ou rééditées quelques proclamations, comme Le surréalisme est à la portée de tous les inconscients. Nous n'aurions pas pu imaginer que cet avis, pris pour un faire-part de décès par les affairistes, allait se révéler à ce point prémonitoire.

En 1919, André Breton a écrit Mont de piété.

Breton, à New York, a connu sa dernière épouse la lame d'Arcane 17 à la main : la Chilienne Elisa. " Mais... n'était-elle pas anglaise ?" Jusqu'à sa mort, voilà deux ans, cette veuve silencieuse et intelligente a lutté pour conserver le trésor du château aux étoiles. Pendant plus d'un quart de siècle, elle a reçu de faux serments de la part de gouvernements parjures. Les uns ont promis une Fondation du surréalisme ou un Musée Breton, et d'autres, comme des Pilate cosmopolites, la Maison internationale de la poésie ou Le Palais du rêve surréaliste. Mais il y a eu aussi des projets qui sentaient la carotte et d'autres un brin vaudevillesques. Certaines offres auraient pu paraître insultantes si elles n'avaient été le fait d'ignares "perforateurs" punaises en main.

En 1924, André Breton a écrit Les Pas perdus.

L'inertie des autorités a eu raison de la patience de la fille d'André Breton et de Jacqueline, Aube (l'artiste si talentueuse), et d'Oona, la petite-fille du poète. Transpercées par les sept poignards de la Vierge des Douleurs, elles se sont résignées à la vente aux enchères.

Pendant trente-sept ans, seules ou avec Elisa encore en vie, elles ont tâché de trouver une solution. Alors se sont succédé des camarillas d'endormeurs de mulots et autres camelots. "Qui a participé à ces discussions avec des fonctionnaires tout-puissants et hyperignorants sait ce qu'est l'humiliation." L'un d'eux a insisté : "Il faut arriver à un accord avant les prochaines élections, ce qui nous mènera au V de la Victoire, après, ce serait trop tard."

De 1930 à 1933, André Breton a dirigé la revue Le Surréalisme au service de la révolution ; par la suite, il a pris en main, avec les Transcendants Satrapes du Collège de Pataphysique Marcel Duchamp et Max Ernst, VVV.

Un autre fonctionnaire, le dernier directeur du Musée du Prado au XIXe siècle, se plaignait de ne pouvoir se débarrasser des tableaux du Gréco : "ces absurdes caricatures". Toiles qu'il n'a jamais exposées dans sa pinacothèque. Toutes ces œuvres "engorgeaient et encombraient" jusqu'aux plafonds les sous-sols de "son" musée. Tandis que Francisco Mateos Gago, le plus éminent critique de l'époque, affirmait : "Nous n'avons rien à faire de ces extravagances."

En 1937, André Breton a écrit De l'humour noir.

Un manifeste a été rédigé pour tenter de sauver Les Manifestes et la vision de la vie qu'André Breton manifestait au point du jour. Il a déjà été signé par plus d'un millier d'artistes, bibliothécaires et écrivains.

Tant de rendez-vous fixés, de liens tissés, tant de mensonges plausibles et de propositions risibles ! Impuissants à convaincre les "assis" dont parlait Rimbaud, Michel Butor, Jacques Derrida et mille autres ont clamé : "Dormez en paix, braves gens. Le Gouvernement de la France n'a pas les sous nécessaires pour faire un Musée Breton. Nous n'ajouterons rien à notre dégoût, notre indignation et notre profond chagrin."

En 1931, Breton a écrit Union libre.

Lawrence Ferlinghetti, Milwaukie, Bogartte, Benjamin Ivry, et d'autres artistes américains se sont également dressés contre cette "répugnante idée". Ils demandent des vases communicants : un antimusée "together and only together" (variante de "el pueblo-unido-jamás-será-vencido"), un espace permanent de poésie.

En 1921, André Breton a écrit Les Champs magnétiques.

Le mot surréaliste vaut pour "bizarre" chez les responsables "Potemkine". Ils ont élevé musées et fondations à la gloire des soumis qui ont milité dans les entreprises les plus terroristes du XXe siècle.

Breton conserva toujours son foyer d'énergie : clair de terre qui sera vendu et réparti en mille morceaux. Très précisément en 4 100 lots. On fera monter les enchères pour chacun d'eux comme s'il s'agissait du balconnet de la "Traviata" ou de la culotte du footballeur.

En 1943, André Breton a écrit Pleine marge.

Trois Espérance, trois Nadja (Nadejda) ont égayé de leur lumière la vie de Lénine, de Staline et d'André Breton : Kroupskaia, Allilouieva et la Parisienne. Douze ans après la publication par Breton de son premier poème dans La Phalange (qui n'avait rien à voir avec celle de Madrid), la muse apparut aux surréalistes. Cette immaculée conception leur enseigna ce qu'il est fondamental d'apprendre et que nul n'enseigne, les relations de la poésie avec la vie et le hasard : l'amour fou. Tous les souvenirs, les notes, les photos de ces visions, un par un, seront vendus au plus offrant.

En 1925, André Breton a écrit Nadja.

Les manuscrits sont d'un commerce lucratif pour les commerçants du lucre. Particulièrement ceux étiquetés sous le mot-leurre de "surréalistes". Parfois, je reçois des messages tels que celui de Sergueï Martin : "Le 15 novembre, à la salle des ventes numéro 12 de l'Hôtel Drouot, a été vendue 1 200 euros par l'étude du baron de Ribeyre (d'après l'expertise de Maryse Castaing) une lettre manuscrite (de cinq lignes) que vous aviez adressée à Dali. A combien s'est élevée votre commission ?"

Nous autres écrivains ignorons les ventes et les achats effectués dans notre dos. Inconscients, nous les alimentons par notre passion pour la correspondance manuscrite et son charme. Souvent, nous rehaussons les lettres par des dessins ou des couleurs. Mais, parallèlement, j'ai vu des joyaux calligraphiques de certains de mes contemporains perforés par des punaises, ou scotchés au mur, avant que le bijou, jauni, ne finisse par tomber en morceaux dans la corbeille à papier.

A partir de 1961, André Breton a dirigé la revue La Brèche.

Afin de payer à l'Etat carnassier les frais de succession réclamés par un ministère vorace, les héritières ont eu une idée qui est aussi une leçon... pour irrécupérables ? Elles ont décidé de donner un mur peint prélevé dans l'appartement de Breton pour s'acquitter de leur dette fiscale. L'Etat a accepté cette amputation sans émotion. La légende du "Pecorone de Ser Giovanni" raconte comment un autre créancier, en d'autres temps barbares, avait recouvré son dû : en prélevant sur le débiteur une livre de chair.

En 1932, André Breton a écrit Misère de la poésie.

Fernando Arrabal est écrivain.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 26.03.03

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Le Monde 2003