FILM:


Arrabal s'invite à La Rochelle en agitateur inspiré
CINÉMA

La ville entame la 28e édition de son Festival du film.

 

La ROCHELLE

PATRICE POTTIER

Sur la terrasse ensoleillée de La Coursive, face au port de La Rochelle, trois hommes sont assis. Au centre, Jean-Louis Passek, fondateur et directeur du Festival; àses côtés, deux monstres: Fernando Arrabal et Alejandro Jodorowsky. Face à eux, un public questionneur où s'affrontent deux générations de cinéphiles, pères et fils. Pour les premiers, Arrabal, c'est leur jeunesse en ciné-clubs. Pour les autres, c'est quasiment la découverte.
Le créateur espagnol offre un brillant one man show à la Dali et conquiert tout le monde avec ses arguments personnels Je ne touche pas, je plonge t-il. Il plonge I effet dans cinéma, la poésie, la peinture, les maths et sur-tout le jeu d'échecs, sa passion. L'unité, voilà le mot clé de son uni-vers. Il évoque le premier philosophe ionien, Thalès (pour qui, dans une goutte d'eau, il y a toute la philosophie et la science du monde): Il cite Octavio Paz, Borges, Bunuel, ses compagnons du Collège de pataphysique «J'ai parcouru toutes les séquences de la modernité dont la pataphysique est le dernier avatar. Le cinéma est pa-taphysique.»

Fernando Arrabal. Devant les cinéphiles de La Rochelle, le créateur espagnol affirme que le cinéma est pataphysique.

Et puis, il y a l'humour d'Arrabal. «J'aimerais croire en Dieu, avoue-t-il. Je prie tous les matins mai ça ne marche pas.» Le théâtre: Une pièce de théâtre montée, c'est une horreur, surtout une pièce d'Arrabal!'> Et enfin: «On vit une époque formidable. Dans les trois acceptions du terme: très belle, très grande et qui fait très peur.»
Quant à Jodorowsky, même combat cinématographique Et même façon d'en découdre avec un langage - celui du cinéma - dont il ignore tout du vocabulaire commun (Jodorowsky s'était attaché avec des cordes à son cadreur pour lui montrer exactement ce qu'il voulait faire). Quand Arrabal parle d'amour et cite Thalès, Jodo parle de bonté et cite Aristote. «C'est à moi. que vous parlez, dit-il, ou au vieux cinéaste que j'étais il y a trente ans?» Il évoque avec Arrabal «les êtres qu'ils ont été et qui sont morts».

Le prix d'une vie de cinéma
Fils de réfugié ukrainien exilé au Chili, le cinéaste est né sous le signe de la différence, donc de l'ex-clusion. «J'avais la peau trop blanche et les yeux trop clairs, j'étais surdoué sans le savoir, on se moquait de moi. Ensuite, j'ai été ex-clu à cause de nies idées. Quand le monde ne peut te détruire, il te digère! Aujourd'hui, je suis un auteur de bandes dessinées accepté et on m'invite dans les festivals.» Le réalisateur s'apprête à recevoir à Chicago un prix pour l'ensemble de son uvre, «2500 dollars pour une vie de cinéma». Et dix ans après Le voleur d'arc-en-ciel, il prépare son nouveau film, Triptyque. Puis ce sera Hong Kong où il a rendez-vous avec le cinéma chinois.
Fidèle à son thème fondateur «Le monde tel qu'il est», le Festival de La Rochelle préfère la comparaison à la compétition (pas de palmarès), la convivialité à la mondanité (pas de paillettes, pas de starlettes), la découverte des inconnus ou des oubliés, la vision de monde de film en film à travers toutes les époques t (lire ci-dessous). Une grand-messe pour 60000 fidèles boulimiques.

Un festival magique
'Le paradis des cinéphiles>, dit-on volontiers à propos du Festival de La Rochelle. Une expression pour une fois nullement usurpée. L'effer-vescence y est palpable, les débats constructifs, et ses rétrospectives sont après à satisfaire toutes les palettes de goût. Les accros aux ci-nématographies du tiers-monde y trouvent leur compte, comme les férus de muet ou les amoureux de vieux films français. La Rochelle n'a jamais été compétitif, mais c'est un festival qui n'hésite pas à exhumer des uvres inconnues et à ré-habiliter des noms tombés dans l'oubli.
Après Francesca Bertini, Pina Menicheili et autres divas du muet, Brigitte Helm est cette année à l'honneur, Qui se souvient de cette immense actrice, décédée en juin
1996 à Ascona, au Tessin? Révélée par Fritz Lang, sacrée star sous la bannière de la UFA, puis dégoûtée du cinéma au milieu des années 30, date à laquelle elle abdique pour une retraite prématurée, Brigitte Helm reste pour beaucoup l'héroïne d'un seul film, Métropolis. Faute évidemment d'avoir vu les 40 autres titres. La Rochelle remet le mythe à sa place. D'où son caractère indispensable. L'Américain (d'origine suisse) William Wyler, le Portugais Joao Mario GriIo le Russe Karen Chakhnazarov, l'italien Silvio Soldini, en plus d'Arrabal et de Jodorowsky, complètent avec bonheur le tableau. Les cinéphiles qui font le voyage vers ce lieu magique vont comme d'habitude se régaler jusqu'au 3 juillet prochain.
Pascal Gavillet