Septembre 2001

Heureux! (Ketamina... LSD?).
Fernando Arrabal

 

Le brancardier immaculé - qui ressemblait tant à Anelka!- m’a conduit tout joyeux vers la salle d'opération, à grand vitesse, à bord d' une sorte de moïse protégé par de gros barreaux luisant de tous leurs chromes. Mon guide était en vert citron, comme la couleur des draps qui m'emmaillotaient, et celle de l'espérance. Pour me piloter, il s'était coiffé d'une charlotte transparente assortie au masque qui couvrait sa bouche. Quel délicieux parcours! Semblable au premier circuit touristique que les Grecs appelaient théorique? Pour les Athéniens la méditation était la théorie (‘theoria’) qu'ils opposaient à la pratique (‘praxis’). Moi aussi, en route vers le billard, j'ai médité, avec une allégresse semblable à celle qu'éprouva le premier homme la première fois? Mais en pleine théorie la praxis a présenté à mon esprit de torrides scènes pornographiques, quand j'aurais dû penser à mon heure dernière.

Souvent, lorsque je joue aux échecs, je ne cesse de fredonner un refrain qui n'a rien à voir avec la partie; cette fois je me suis répété deux vers du poète (et également brancardier!) Raúl Herrero, "...prolongas mis convulsiones/ vernáculo, tabernáculo" (...tu prolonges mes convulsions/ vernaculaire, tabernacle). Guidé par "mon anelka" j'ai pris l'ascenseur, et la montée, idéalisée par mon immobilité forcée, s'est changée en lévitation. Pour effectuer ma traversée clinique, on m'avait paré d'une blouse presque dépourvue de manches, courte et de couleur jaune. Comme les Grecs habillaient les malades qu'ils emmenaient en excursion au temple d'Esculape, le dieu guérit-tout? Ma tenue vestimentaire, comme presque tout dans cet hôpital, portait la mention "Assistance Publique", comme autrefois celle des orphelins. A dire vrai je me sentais aussi heureux que l'un d'eux, cajolé par les gigantesques mains -par rapport à sa taille- de la soeur de la Charité. Mon automédon m'a voituré à travers des couloirs semblables à un labyrinthe transparent de fête foraine mais insonorisée. Le parfum dégagé me grisait, toutefois je ne parvenais pas à l'identifier. Etait-ce un mélange éthéré d'alcool, de camphre, de gingembre et d'éther?

Enfin le "colosse" (et également bienheureux "Pánico" de Goya) avant de disparaître, m'a installé dans une alvéole céleste proche d'une sorte d'oeil-de-boeuf rayonnant de lumière à deux mètres de mes yeux. Je ne pouvais pas marcher mais n'en ai pas moins récité "la prière péripatéticienne à un dieu athée" que quelques heures auparavant Jodorowsky avait écrite à mon intention. Installé dans ce berceau des limbes , dans les hauteurs -ou était-ce le ventre de ma mère?- je n'éprouvais aucune anxiété. Dans cette antichambre de bistouris et de sang comment pouvait bien naître cette inexplicable euphorie?
Pourtant, les deux fois où j'avais subi une intervention chirurgicale semblable, que de douleur et d'angoisse avais-je connues! Les trois épisodes s'étaient déroulés suivant des cycles de 23 ans, mais pourquoi ce troisième acte était-il l'exact opposé des deux précédents?

Pour respecter une tradition espagnole j'ai dû m'adresser au public du théâtre de Madrid (le ‘Centro Dramático Nacional’) la nuit de ‘ma première’ (le 6 avril 2001)... trois jours avant mon opération. La Passion, que j'avais vu brillamment représentée, m'avait ému. Mais pendant quelques instants, seul en scène et face à l'obligation de parler à une foule invisible et inconnue, j'ai entrevu des images de ce que je soupçonnais pouvoir être ma propre "passion" et mort éventuelle dans un hôpital de Paris... le premier jour de la Semaine Sainte! Cependant, subitement et mystérieusement, dans un état second, je me suis entendu conclure ma brève intervention par une allusion à ma... résurrection!
Pendant la longue opération, je n'ai pas fait les horribles cauchemars qui m'avaient terrorisé vingt-trois et quarante- six ans auparavant. Et dont j'avais transcrit, quelques-uns au pied de la lettre, dans des pièces comme, par exemple, ‘Les deux bourreaux’.

Pendant l'intervention, en rêve, j'ai parcouru un périple divin. Un véhicule étincelant m'a emporté à une allure vertigineuse. J'ai traversé des labyrinthes et des forêts exponentiels qui se centuplaient instantanément, des galaxies aux planètes trapézistes, aux tunnels resplendissants de lumière entre des gouffres abyssaux qui s'élevaient jusqu'au ciel. Je n'avais pas le temps de tout voir, car tout défilait à très grande vitesse. Des fleurs gigantesques et d'autres microscopiques riaient à chaudes larmes , des pierres précieuses et des miroirs en caoutchouc faisaient des bonds sur la lune , des kaléidoscopes aux cornes de rhinocéros s'ouvraient devant moi, accueillants , alors que je m'apprêtais à me fracasser contre eux. Des voix surgissaient comme si des anges humains tenaient conversation près de moi. Un tintamarre assourdissant étonnamment harmonieux jouait la symphonie de l'Eden. Lis, dans un autre véhicule (au-dessus ou au-dessous de moi? derrière moi ou à mon côté? transversalement ou perpendiculairement, comme venue d'en haut?) m'a suivi une seconde, puis nous nous sommes éloignés inexorablement. Mais je savais que nous nous reverrions plus tard, tout heureux, Samuel s’est approché à bord d'une vache météorique. Il m' a calmement expliqué quelque chose, mais à cause de sa course précipité je n'ai pu saisir de ses paroles que quelques bribes. A Lélia, à califourchon sur Freud, courant à en donner le tournis, je ne parvenais pas non plus à m'adresser. Mon père, tel un rayon supersonique, surgit du couloir de la mort, prisonnier de la forteresse Del Hacho. Je savais que nous allions nous embrasser tout au fond du firmament parmi des cataractes de sable. Se tordant de rire, Didier Khan et Kundera passaient comme des bolides. Ma mère nonagénaire volait à bord d'une fusée grâce à la perfusion d'oxygène fixée dans son nez. Elle riait séraphiquement. Les pataphysiciens chantaient en choeur "bienheureux les pauvres" en un écho qu'on aurait pu mastiquer? Moi-même j'apparaissais et disparaissais sans pouvoir me reconnaître. Dieu m'avalais et me recrachais. Il m'a extrait de mon véhicule supersonique pour me placer dans la paume de sa main.
Je sentais qu'il allait se passer quelque chose d'encore plus prodigieux lorsque ...une voix m'a murmuré doucement: "Monsieur Arrabal, comment allez-vous?" J'ai reconnu l'anesthésiste... et j'ai atterri. Le périple initiatique (la ‘theoria’) ne faisait que commencer. Quel bonheur!

Fernando Arrabal

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