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littéraire

20 AVRIL 00

Fernando Arrabal : au nom du père

L'été 36, sur une plage de Melilla, dans le nord de l'Afrique. Pour la dernière fois, un homme joue avec son fils de quatre ans. Il lui recouvre les pieds de sable. Quelques heures plus tard, il sera embarqué par les franquistes.
Cette scène est l'une des plus poignantes du premier film du poète et dramaturge Fernando Arrabal, Viva la muerte (1971), inspiré de son roman, Baal Babylone (1959). L'image revient sans cesse dans son dernier livre, Porté disparu.
L'homme en question n'est autre que son propre père, Fernando Arrabal Ruiz, lieutenant dans l'infanterie espagnole, arrêté le 17 juillet 1936 et condamné à mort pour « délit de rébellion militaire ». En réalité, il avait refusé de suivre le coup d'État franquiste.
Le 7 mai 1937, un conseil militaire a commué sa peine en réclusion à perpétuité. Trois ans plus tard, il est enfermé dans un hôpital psychiatrique, d'où il s'enfuit le 29 décembre 1941. Depuis ce jour, on a perdu sa traoe.
« Pouvait-il disparaître sans laisser de traces dans l'Espagne de 1941 ? s'interroge Fernando Arrabal en préambule de son bouleversant récit. Deux ans après la guerre civile, le pays était quadrillé. Les autorités essayaient de tout contrôler. Tout citoyen avait besoin d'un sauf-conduit pour changer de département.
Un ministre avait déclaré :
« Rien ni personne ne nous échappe, nous trouverions une aiguille dans une meule de foin. »
Soixante après, le mystère reste entier. Les recherches qu'a menées Arrabal dans le monde entier, y compris dans les archives du Parti communiste de l'ancienne Union soviétique, ont été infructueuses. Des centaines d'appels à témoin ont été diffusés, notamment dans toute l'Amérique latine, où s'étaient réfugiés bon nombre de républicains espagnols.
Enfin, un site Internet (1) a été créé pour recueillir les témoignages. Sans plus de succes.
La quête du père est la clé de toute l'oeuvre d'Arrabal. Ce

Fernando Arrabal. La clé de son oeuvre est enfouie dans la quête du père (Fernando Arrabal Ruiz, en médaillon) et la trahison de la mère. (Photos Louis Monier/Gamma et DR.)

père idéalisé, « figure quichottesque, mythique», dont il dit :
« C'est à lui que je dois mu formation morale. Il me guide éthiquement jusque là où aucune tribulation ne peut corrompre. »
D'une certaine manière, cette recherche désespérée explique l'extravagance et le tempérament baroque de l'artiste,
cofondateur, avec le regretté Roland Topor et quelques autres, du mouvement « Panique».
Mais jusqu'alors l'art sublimait la douleur. Aujourd'hui, Arrabal se décide à regarder la réalité en face, même si elle est insupportable : sa mère lui a caché la vérité sur les circonstances de la disparition de son père.
En 1947, il a quinze ans. Il vit seul avec elie, alors fonctionnaire au ministère de l'Armée de l'air, dans un petit appartement de Madrid. Dans le cagibi est rangée une mystérieuse boite en carton. A l'intérieur, il découvre avec stupéfaction un paquet de lettres écrites par son père en prison, ses dessins, ses aquarelles
- Arrabal père était lui aussi artiste -, son dossier
militaire et quelques photographies où sa silhouette a été soigneusement découpée.
Elle tente de se justifier : «Comment veux-tu que je t'aie parlé de lui ? Pour que tu te sentes malheureux en pensant à ton père indigne?
Je t'ai épargné toute possibilité de souffrance, cela a toujours été mon seul désir. »
Face à son refus d'admettre la vérité - « Je n'ai fait que me sacrifier pour toi, toujours. (...) Tout ton talent de surdoué tu l'emploies à faire le mal », ne cessera-t-elle de répéter -' Arrabal est totalement démuni. Mais l'amour absolu qu'il lui porte depuis l'enfance est plus fort que la colère.
Quinze ans après l'épisode du cagibi, il se rend à la prison de Burgos pour consulter les archives de l'établissement il y prend connaissance de lettres toutes plus accablantes les unes que les autres : le lieutenant Arrabal a été abandonné par sa femme.
Pendant son séjour carcéral, il n'a reçu ni colis, ni lettres, ni argent.

 En 1941, Arrabal père a bénéficié de la liberté conditionnelle. Aussitôt, safemme a demandé qu'on l'enferme dans un asile d'aliénés. Fausses preuves à l'appui...


Pour manger, il a dû réclamer à genou la qualité d'« indigent notoire ». Une fois, sa femme lui a rendu visite avec son fils. Il a voulu l'embrasser; elle a dit : « Tu n'en es pas digne e.»
À Noel, il a construit une locomotive en bois pour son petit Fernando. Elle l'a repeinte en noir et lui a expliqué que c'est elle qui l'avait acheté dans un grand magasin. Mais la peinture n'a pas tenu. Sous la fine couche, il y avait quelques mots écrits : « Souviens-toi de papa. »
Cela a mis la puce à l'oreille du petit Fernando. Mais il n'en a rien dit : « Je dissimulai mu curiosité, comme si je lui faisais un don secret. »
En 1941, Arrabal père a bénéficié de la liberté conditionnelle. Aussitôt, sa femme a demandé qu'on l'enferme dans un asile d'aliénés. Fausses preuves à l'appui...
Voici la lettre qu'elle a adressée au directeur de l'hôpital, le 11 novembre 1941 : « Cher Monsieur, vous voudrez bien m'excuser si je m 'adresse àvous pour vous prier de me
dire quelle est l'opinion des médecines qui l'observent dans cet hôpitaL et où il serait envoyé si, comme je l'espère. les études effectuées au sujet de su maladie aboutissaient à une diagnostic le déclarant malade mental incurable. »
Les mois qui ont suivi l'évasion de son mari, elle n'a pas ménagé sa peine pour obtenir. .. : la confirmation de sa mort « Comme je suis pleinement convaincue de son décès. je vous prie, étant assurée de m'adresser à une homme d'honneur et à un chrétien, de trouver le moyen de m'envoyer le plus vite possible le oertficat de décès. C'est une chose dont vous ne pouvez supposer a quel point elle me fait atrocement défaut. »
La mère d'Arrabal est encore en vie. Elle peste toujours contre son mari, coupable àses yeux d'avoir « détruit »leur famille pour « ses idées ». L'objet de Porté disparu n'est pas de la juger, mais d'essayer de comprendre son attitude. La peur? Le franquisme ? La lâcheté ? L'instinct maternel ? Un autre homme?
Arrabal se heurte à un mur de silence. Quand il lui rend visite, elle ferme les volets et parle à voix basse : « Je ne veux pas que les voisins nous entendent. »

Sébastien Le Fol

Porté disparu
de Fernando Arrabal Pion, 110 F.