|
L'été 36, sur une plage de Melilla, dans le
nord de l'Afrique. Pour la dernière fois, un homme joue
avec son fils de quatre ans. Il lui recouvre les pieds de sable.
Quelques heures plus tard, il sera embarqué par les franquistes.
Cette scène est l'une des plus poignantes du premier film
du poète et dramaturge Fernando Arrabal, Viva la muerte
(1971), inspiré de son roman, Baal Babylone (1959). L'image
revient sans cesse dans son dernier livre, Porté disparu.
L'homme en question n'est autre que son propre père, Fernando
Arrabal Ruiz, lieutenant dans l'infanterie espagnole, arrêté
le 17 juillet 1936 et condamné à mort pour «
délit de rébellion militaire ». En réalité,
il avait refusé de suivre le coup d'État franquiste.
Le 7 mai 1937, un conseil militaire a commué sa peine
en réclusion à perpétuité. Trois
ans plus tard, il est enfermé dans un hôpital psychiatrique,
d'où il s'enfuit le 29 décembre 1941. Depuis ce
jour, on a perdu sa traoe.
« Pouvait-il disparaître sans laisser de traces dans
l'Espagne de 1941 ? s'interroge Fernando Arrabal en préambule
de son bouleversant récit. Deux ans après la guerre
civile, le pays était quadrillé. Les autorités
essayaient de tout contrôler. Tout citoyen avait besoin
d'un sauf-conduit pour changer de département.
Un ministre avait déclaré :
« Rien ni personne ne nous échappe, nous trouverions
une aiguille dans une meule de foin. »
Soixante après, le mystère reste entier. Les recherches
qu'a menées Arrabal dans le monde entier, y compris dans
les archives du Parti communiste de l'ancienne Union soviétique,
ont été infructueuses. Des centaines d'appels à
témoin ont été diffusés, notamment
dans toute l'Amérique latine, où s'étaient
réfugiés bon nombre de républicains espagnols.
Enfin, un site Internet (1) a été créé
pour recueillir les témoignages. Sans plus de succes.
La quête du père est la clé de toute l'oeuvre
d'Arrabal. Ce
Fernando Arrabal. La clé de son oeuvre est
enfouie dans la quête du père (Fernando Arrabal
Ruiz, en médaillon) et la trahison de la mère.
(Photos Louis Monier/Gamma et DR.)
père idéalisé, « figure quichottesque,
mythique», dont il dit :
« C'est à lui que je dois mu formation morale. Il
me guide éthiquement jusque là où aucune
tribulation ne peut corrompre. »
D'une certaine manière, cette recherche désespérée
explique l'extravagance et le tempérament baroque de l'artiste,
cofondateur, avec le regretté Roland Topor et quelques
autres, du mouvement « Panique».
Mais jusqu'alors l'art sublimait la douleur. Aujourd'hui, Arrabal
se décide à regarder la réalité en
face, même si elle est insupportable : sa mère lui
a caché la vérité sur les circonstances
de la disparition de son père.
En 1947, il a quinze ans. Il vit seul avec elie, alors fonctionnaire
au ministère de l'Armée de l'air, dans un petit
appartement de Madrid. Dans le cagibi est rangée une mystérieuse
boite en carton. A l'intérieur, il découvre avec
stupéfaction un paquet de lettres écrites par son
père en prison, ses dessins, ses aquarelles
- Arrabal père était lui aussi artiste -, son dossier
militaire et quelques photographies où sa silhouette a
été soigneusement découpée.
Elle tente de se justifier : «Comment veux-tu que je t'aie
parlé de lui ? Pour que tu te sentes malheureux en pensant
à ton père indigne?
Je t'ai épargné toute possibilité de souffrance,
cela a toujours été mon seul désir. »
Face à son refus d'admettre la vérité -
« Je n'ai fait que me sacrifier pour toi, toujours. (...)
Tout ton talent de surdoué tu l'emploies à faire
le mal », ne cessera-t-elle de répéter -'
Arrabal est totalement démuni. Mais l'amour absolu qu'il
lui porte depuis l'enfance est plus fort que la colère.
Quinze ans après l'épisode du cagibi, il se rend
à la prison de Burgos pour consulter les archives de l'établissement
il y prend connaissance de lettres toutes plus accablantes les
unes que les autres : le lieutenant Arrabal a été
abandonné par sa femme.
Pendant son séjour carcéral, il n'a reçu
ni colis, ni lettres, ni argent.
| En 1941, Arrabal père
a bénéficié de la liberté conditionnelle.
Aussitôt, safemme a demandé qu'on l'enferme dans
un asile d'aliénés. Fausses preuves à l'appui... |
Pour manger, il a dû réclamer à genou la
qualité d'« indigent notoire ». Une fois,
sa femme lui a rendu visite avec son fils. Il a voulu l'embrasser;
elle a dit : « Tu n'en es pas digne e.»
À Noel, il a construit une locomotive en bois pour son
petit Fernando. Elle l'a repeinte en noir et lui a expliqué
que c'est elle qui l'avait acheté dans un grand magasin.
Mais la peinture n'a pas tenu. Sous la fine couche, il y avait
quelques mots écrits : « Souviens-toi de papa. »
Cela a mis la puce à l'oreille du petit Fernando. Mais
il n'en a rien dit : « Je dissimulai mu curiosité,
comme si je lui faisais un don secret. »
En 1941, Arrabal père a bénéficié
de la liberté conditionnelle. Aussitôt, sa femme
a demandé qu'on l'enferme dans un asile d'aliénés.
Fausses preuves à l'appui...
Voici la lettre qu'elle a adressée au directeur de l'hôpital,
le 11 novembre 1941 : « Cher Monsieur, vous voudrez bien
m'excuser si je m 'adresse àvous pour vous prier de me
dire quelle est l'opinion des médecines qui l'observent
dans cet hôpitaL et où il serait envoyé si,
comme je l'espère. les études effectuées
au sujet de su maladie aboutissaient à une diagnostic
le déclarant malade mental incurable. »
Les mois qui ont suivi l'évasion de son mari, elle n'a
pas ménagé sa peine pour obtenir. .. : la confirmation
de sa mort « Comme je suis pleinement convaincue de son
décès. je vous prie, étant assurée
de m'adresser à une homme d'honneur et à un chrétien,
de trouver le moyen de m'envoyer le plus vite possible le oertficat
de décès. C'est une chose dont vous ne pouvez supposer
a quel point elle me fait atrocement défaut. »
La mère d'Arrabal est encore en vie. Elle peste toujours
contre son mari, coupable àses yeux d'avoir « détruit
»leur famille pour « ses idées ». L'objet
de Porté disparu n'est pas de la juger, mais d'essayer
de comprendre son attitude. La peur? Le franquisme ? La lâcheté
? L'instinct maternel ? Un autre homme?
Arrabal se heurte à un mur de silence. Quand il lui rend
visite, elle ferme les volets et parle à voix basse :
« Je ne veux pas que les voisins nous entendent. »
Sébastien Le Fol
Porté disparu
de Fernando Arrabal Pion, 110 F.
|