L'écrivain surréaliste est parti à la recherche de son père.
Il en a rapporté toute l'Espagne, ses tragédies, ses personnages à la Goya. Et la clé même de son oeuvre.
Propos recueillis par Catherine Nay et Patrice de Méritens

- Votre dernier livre n'est ni une pièce de théâtre ni un roman, mais une enquête quasi policière..
Fernando Arrabal En effet, je l'ai commencée dès mon adolescence car elle concerne mon père, disparu par un froid matin de l'hiver 1941. Du jour au lendemain. on n'a plus trouvé trace de lui, comme si la terre l'avait englouti ! On a parlé de secret. mais c'est avant tout un mystère. Lieutenant dans l'infanterie espagnole, il avait été arrêté le 17 juillet 1936 et condamné à mort pour " délit de rébellion militaire ", car il avait refusé de suivre le coup d'Etat franquiste. Papa devait choisir: soit être fidèle à ses idées républicaines et embrasser la cause du gouvernement légal de Madrid, soit participer à une révolte aléatoire et dangereuse. Ecoutant la voix de son honneur, il a opté pour la loyauté au gouvernement démocratiquement élu. C'était quoi qu'on en dise, un choix politiquement sage: s'il avait écouté la voix rauque du calcul, il aurait agi exactement de la même façon, puisque le pronunciamento échoua,. et que l'Espagne fut entraînée dans la plus sanglante et la plus incivile des guerres civiles !
- Quels souvenirs avez-vous gardés de lui ?
F.A. - Des premières années de ma vie, seule époque où j'ai vécu avec on père, je ne garde que de rares images. Je me rappelle ses mains sur mes jambes, quand il enterrait mes pieds dans le sable de la plage de Melilla, au Maroc, où il était en garnison. J'ai de lui un souvenir de tendresse et de soleil. Je n'avais pas 4 ans quand, durant l'été 1936, il fut condamné à mort. Le 7 mai 1937, un conseil militaire commuait sa peine en réclusion à perpétuité à la prison de Burgos. Trois ans plus tard,. il était enfermé au pavillon psychiatrique de l'hôpital provincial d'où il s'enfuit le 29 décembre 1941. Depuis ce jour, le trou noir, le gouffre. A un moment où, dans l'Espagne franquiste, les policiers avaient parfaitement le droit de tirer sur un prisonnier en fuite, il ne s'est trouvé personne pour justifier sa disparition, ou trouver son cadavre. Ma mère m'affirmait qu'il avait été exécuté dans sa geôle, or à l'âge de 15 ans, j'ai découvert une boîte en carton cachée dans un cagibi, dans le petit appartement de Madrid où nous habitions alors. J'ai trouvé des lettres et des dossiers prouvant que mon père avait survécu à la prison et qu'au lieu d'être mort, il n'était que disparu. Imaginez le choc, le bouleversement ! Car après le mystère venait le temps du secret, le secret du mensonge de ma mère. Cette fêlure fondamentale qui a fragilisé mon lien d'amour avec ma mère - elle a maintenant 95 ans et demeure d'une grande beauté - je l'ai formulée sous forme de questions et de reproches. " Maman, tu m'as caché la vérité! Pendant des années j'ai cru être orphelin et une grande ombre m'a recouvert. " Elle m'a rétorqué : " Je t'ai dit que ton père était mort pour t'éviter des complications avec les autorités ! " Auparavant elle avait fermé les fenêtres pour que nos voisins n'entendent pas la conversation. Me protéger des autorités franquistes, vraiment, alors que tout le monde savait que mon père était simplement disparu ? La police, les juges, tout le monde. avec la bouche scellée par la dictature ! Une autre question, plus grave encore, me hantait : " As-tu pensé faire mourir papa dans mes pensées ? "...
- Avez-vous eu une réponse à cette question ?
F.A. - Elle m'a dit qu'elle avait la conscience tranquille, que j'étais son tout-petit, son trésor. J'étais son
Fernandito qui n'avait d'yeux que pour elle, et dont elle contemplait les photos, lorsque j'étais blotti dans ses bras, au temps de la plage de Melilla. Le temps a passé, et sans doute mon père est-il réellement mort. Je me souviens de l'instant où elle m'a dit: ( Peut-être cela vaut-il mieux pour tous. Il aurait été une lourde charge. D'ailleurs il a été puni pour ses péchés. N'oublie pas que même Dieu punit les coupables. Dans l'histoire sainte, il dit: "Je châtierai Baal à Babylone. " Mais il faut que tu le saches, je n'ai vécu que pour vous deux. " Et puis elle a pleuré. Et je l'ai embrassée à l'ombre des volets clos. Et je lui ai demandé pardon. Et dans l'obscurité, elle m'a embrassé. Elle m'a serré dans ses bras.
- Mais vous, comment expliquez-vous que votre mère, une très jeune femme à l'époque, ait pu rayer aussi radicalement son mari de sa vie ?
F.A. C'est toute la question ! Issue de la toute petite bourgeoisie d'une ville de la frontière du Portugal, Ciudad Rodrigo, son mariage avec un militaire de carrière était inespéré. Elle a sans doute vécu avec mon père un bonheur intense mais éphémère et ne lui a jamais pardonné d'avoir, par conviction politique, détruit ses plus beaux rêves. Et puis. il lui fallait se réinsérer dans la vie métropolitaine. A Madrid, elle travaillait comme fonctionnaire au ministère de l'Armée de l'air.
Tout récemment, un ami cinéaste a insisté pour me tirer les cartes du tarot. Sur l'une d'entre elles, on voyait un fond bleu. un ciel d'azur, qui représente le bonheur, et un homme nu : il m'a dit que c'était mon père qui s'échappait de sa prison de Burgos, mais que la couleur azurée prouvait qu'auparavant il avait trouvé 1'amour. Quel amour ? Une autre femme ? Quand cela ? Je ne crois pas aux cartes mais c'est une coïncidence. Sans pouvoir l'assurer, je n'écarte pas la possibilité que ma mère ait agi par vengeance amoureuse. " Dans l'histoire sainte, Dieu dit: "Je châtierai Baal à Babylone !" "
- Comment avez-vous mené votre enquête? Vous avez fait savoir partout que vous recherchiez votre père disparu ?
F.A. - Oui, dès que j'ai commencé à connaître la notoriété grâce à mes oeuvres théâtrales, j'en ai profité pour le dire dans la presse, y compris dans les organes communistes puisqu'un article est paru le quotidien russe la Pravda - " la Vérité " au cas où mon père se serait réfugié en Union soviétique. Je suis allé voir Dolores Ibarruri, la Pasionaria, auprès de qui il avait été vu quelquefois. Elle m'a affirmé que les franquistes l'avaient abattu. Je lui ai objecté que cela paraissait peu vraisemblable puisqu'ils n'avaient jamais revendiqué sa mort alors qu'ils auraient eu tout intérêt à le faire. Une enquête officielle a été menée mais n'a abouti à aucun résultat. Et l'on ne retrouve sa trace dans aucun parti politique.
Depuis l'épisode du cagibi, je n'ai jamais cessé mes recherches. Dans les années 60, j'ai visité les geôles de l'Espagne franquiste, notamment celle de Burgos : une horreur ! Et c'est ainsi, au fil des découvertes des lieux où il a vécu, où il a souffert, que j'ai changé mon père en figure mythique. C'est à lui. et à son long chemin d'agonie que je dois ma formation morale. Il m'a guidé, il me guidera toujours éthiquement jusque là où aucune tribulation ne peut corrompre. Chaque fois que j'apprends une nouvelle station de son calvaire, je passe ma journée à pleurer mais son absence m'a permis de me surpasser pour tenter d'être à sa hauteur. J'ai pris modèle sur ce don Quichotte avant-gardiste, ce qui explique mon succès chez les surréalistes auprès de qui je me suis senti très bien, jusqu'à ce qu'ils deviennent des " bolcheviks vaticanistes " et commencent à expulser des gens. Octavio Paz disait que nous étions parmi eux comme sur les bancs l'école, et c'était vrai !
En réalité, j'ai toujours recherché la compagnie de ceux qui pouvaient ressembler à mon père, et c'est d'ailleurs l'image paternelle que j'ai retrouvée dans mon amitié avec Mishima, Beckett ou Kundera. J'aime certainement les marginaux mais pas les provocateurs. Aujourd'hui, mon père se dresse comme la figure à imiter, torrent parmi les récifs, et je poursuis vers lui mon chemin de croix. En voici les étapes: le courrier du 2 novembre 1941 dans lequel l'administration certifie que Son Excellence M. le gouverneur civil de la province a été informé de l'ordre décrétant la liberté conditionnelle de mon père et qu'il attend le fruit des réflexions de l'épouse de ce dernier. Au cas où celle-ci ne prendrait aucune décision, le prisonnier sera enfermé dans un asile d'aliénés... lettre du 17 décembre 1941 dans laquelle ma mère sollicite officiellement que son mari Fernando Arrabal Ruiz soit transféré dans un asile d'aliénés militaire. La série de réclamations de 1942 dans laquelle, se déclarant pleinement convaincue de sa mort, elle demande un certificat de décès, pour toucher une pension. Je veux ouvrir les grilles de l'oubli ! Je viens de créer un site Internet : http://vww.arrabal.org/padre.html pour recueillir des informations inédites. Beaucoup de fils des camarades de mon père m'ont envoyé des e-mails où figurent des portraits que Fernando Arrabal Ruiz, qui était un peintre de grand talent, a faits du leur.
- Vous n'avez reçu aucun signe de lui ?
F.A. - J'en ai reçu, bien sûr- mais sans le savoir, et en tout cas jamais après ce fameux 29 décembre 1941, jour des Innocents qui. ironie du sort est l'équivalent de votre 1er avril français ! S'échapper en pyjama, par une nuit de neige, au nez et à la barbe de la police, quelle bonne blague en effet ! Pendant la guerre civile, au moment de la fête des Rois mages, ma mère m'a offert une locomotive en bois en me disant qu'elle l'avait achetée; quelque temps plus tard, j'ai vu, gravée sous la couche de peinture noire qui s'écaillait, la formule " Souviens-toi de papa ! "
- Votre père avait-il de la famille ?
F.A. - Il avait deux frères qui ont également été condamnés à mort et exécutés ; et un troisième, beaucoup plus jeune, que j'ai bien connu. Après avoir fait fortune à Tolède, il est mort tragiquement dans les années 60 sans avoir rien pu m'apprendre de nouveau sur la question. C'est terrible, vous savez, cette vie schizophrénique au sein du mensonge. Avant l'épisode du cagibi, je sentais confusément que quelque chose n'allait pas, puisqu'en famille on ne citait jamais mon père, sinon en parlant du " dorima " - verlan de marido, le mari. Avec le recul, je vois bien qu'à l'âge qui était alors le mien je n'avais pas d'autre choix que d'accepter l'image paternelle que mon entourage s'obstinait à me présenter : celle d'un militaire rouge condamné à mort., donc d'un violeur de nonnes !
Ma situation d'orphelin d'un père dévoyé me valait d'ailleurs toutes les sympathies et la commisération des " esprits bien pensants ". y compris celles d'une bonne soeur, la madre Mercedes, qui m'a entraîné à passer un " prix de surdoués ". Figurez-vous que je l'ai retrouvée quarante plus tard, grâce à une émission de la télévision suédoise ! Je me souviens de l'instant où je me suis approché d'elle, dans la chapelle. Elle priait. Elle m'a regardé et m'a reconnu tout de suite. " Femandito ! m'a-t-elle dit, as-tu gardé ton cilice ? " Quelle émotion ! Oui. bien sûr, madre Mercedes. je l'ai gardé, ce cilice qui meurtrit les chairs et que l'on n'accorde qu'aux bons élèves, en suprême et perverse récompense pour leur excellence. " Bien sûr que je l'ai gardé, cet instrument de torture intime ! Il est, aujourd'hui, dans mon appartement parisien. Et vous, madre, malgré votre grand âge, vous continuez de le porter, comme une sempiternelle plaie le long de votre jambe ? " " Bien sûr, Fernandito, rn'a-t-elle répondu. Il est scellé à mon corps tous les jours, au moment de la messe, sauf le dimanche, jour de repos de toute la Terre qui ne doit être voué qu'à Dieu ! " Ainsi fut ma jeunesse. Je n'étais entouré que de prévenances...
- "Porté disparu " est plus qu'une création littéraire, il est l'obsession essentielle de votre vie...
F.A. - Ce livre est pour moi une sorte de catharsis. J'ai tenté, par l'écriture, de faire le deuil de mon père, mais je ne suis pas sûr d'y être parvenu, car les cauchemars continuent de me hanter.
- Comment votre mère a-t-elle reçu cet ouvrage ?
F.A - Mais très bien, elle a adoré ce livre. Comme d'ailleurs tout ce qui vient de moi ! C'est une personnalité étrange et mystérieuse. Elle dit qu'elle a tellement aimé mon père qu'elle a conservé son alliance. Mais comme la tradition espagnole veut que la date du mariage y soit gravée, il m'a été facile de déceler qu'en réalité elle ne me montrait pas celle de mon père. C'était un anneau de famille, bien plus ancien ! En cherchant bien, elle a retrouvé dans un lieu secret la véritable alliance de son mari, mais cela ne fait qu'ajouter au mystère : comment, si mon père s'était échappé, serait-elle en possession de cet anneau ? Ma mère est une personnalité d'une si grande intelligence que je ne peux ni empêcher, en dépit de la fermeté qu'elle a affichée toute sa vie. d'attendre encore d'elle des révélations bouleversantes.
- Pourquoi avoir tant tardé à écrire cette partie-là de votre histoire ?
F.A. - Parce qu'elle me touchait de trop près. Dans la centaine de pièces que j'ai écrites et les thèses de doctorat qui sont consacrées à mon oeuvre, personne n'a senti le poids de cette absence, ni même soupçonné qu'elle était le moteur ma création. Et pourtant j'avais inclus dans mon théâtre la scène où un père caresse les pieds de son enfant... On a toujours prétendu que mon oeuvre était scandaleuse mais, en réalité, je n'y vois aucune provocation. Même le cilice tant décrié de mon film Viva la muerte n'est qu'un souvenir d'enfance. Tout va peut-être paraître trop clair, désormais ! Mais cette nouvelle méprise, si elle doit arriver, ne m'inquiète guère : mon oeuvre, comme la vie, est pleine d'imprévus. Les gens qui auraient dû me vouloir du mal m'ont toujours protégé : alors que j'étais incarcéré en Espagne pour irrespect à l'égard des valeurs franquistes, un gardien de prison colossal qui m'apportait ma pitance du soir, me voyant tout petit sur mon banc, moi, pauvre Fernandito, et comprenant que j'étais incapable d'avaler un morceau, m'a tendrement nourri à la cuillère...
- Pensez-vous que votre père aurait adhéré à votre démarche artistique ?
F.A. - Dans l'idéal, oui, je pense qu'il aurait pu être pataphysicien et que nous appartenons bien à la même famille spirituelle. D'ailleurs, j'aurais aimé être peintre.
- Comment vous sentez-vous dans l'Espagne d'aujourd'hui ?
F.A. - Vraiment très bien. J'y côtoie aussi bien Jose Maria Aznar que le roi Juan Carlos qui me raconte les conversations qu'il a avec sa " cousine Lili " - la reine Elisabeth - et à qui j'ai même lu les lignes de la main.
En Espagne, on affirme que je suis génial. Et j'aime à me l'entendre dire ! Mais je crois que la bonté passe avant le génie. Au général Génie on adresse un salut militaire, mais devant le maréchal Bonté., on ne peut que se mettre à genoux. J'ai dit un jour à André Breton, qui prétendait qu'en art la morale n'existait pas et que tout y était possible, que ce n'était vrai que pour l'amour. L'amour, pour moi, est plus fort que la littérature: la foi, la bonté, la charité, tout y éclate. C'est pourquoi je refuse aujourd'hui de juger ma mère, car l'obscurité a trop longtemps renfermé en son sein le meilleur d'elle-même. ô combien je souhaite que la solitude ne soit jamais plus sa geôle, ni la retraite, sa jalousie ! Oui, les mots me manquent là où la dévotion me submerge. Maman, je te souhaite longue vie. Tu me combleras par ce présent ! |